Onirik
Conférence avec Mahmoud Larguem de H2T Edition
Onirik -> Bande dessinée -> Interview -> Dernière mise à jour : le dimanche 22 juillet 2018.
le jeudi 5 juillet 2018

retranscription de Hirone

Bonjour, merci d’être présents pour cette petite conférence autour de la création originale de manga en France. Je vais parler dans un premier temps de comment on fait un manga en France, comment on distingue un manga d’une BD et quels types de mécanismes un éditeur tel que nous pouvons utiliser pour mettre la création originale en avant.

Je suis Mahmoud LARGUEM, directeur éditorial des éditions H2T. On fait ça depuis 2 ans et la boîte à récemment évoluée. On a intégré le groupe Hachette via Pika Édition et nous sommes depuis quelques semaines son pôle de création. Concrètement, on s’occupe d’aller à la rencontre de jeunes auteurs français et de mettre en avant leur travail, leur univers à travers un processus éditorial.

On va détailler ensemble ce qui fait l’originalité du manga de création et comment on peut travailler entre l’éditeur (son rôle dans le processus de création) et comment la collaboration fait naître un manga 100 % original à destination du marché français. Après la collaboration, on verra comment nos choix éditoriaux sont conditionnés ou pas par le reste du marché. Si un genre à beaucoup de succès, est-ce qu’on n’y est conditionné ? Pour voir comment à terme, on arrive à construire un catalogue qui a force d’originalité avec des univers uniques.

Commençons par détailler les différents types de manga. Les mangas au Japon sont très catégorisés, le classement de base : c’est shonen, shojo, seinen, qu’on peut étendre à josei, shojo-ai, shonen-ai, yuri, etc. En France, s’est un peu moins démocratisé, donc nous on doit déterminer les genres qui existent et bien les définir. Historiquement, les maisons d’édition en France ont 95 % de licences importées du Japon. Ces projets sont donc traduits et adaptés pour le marché français. Le rythme est assez soutenu.

Cependant, en France, on n’a pas du tout le même rapport quand il s’agit de faire de la création originale. Le métier d’éditeur est tiré entre 2 pôles, celui d’acquisition de licence et le projet de création originale basé sur le travail d’auteurs qui avec les années ont digérés les codes et qui veulent transmettre quelque chose au lecteur.

Les éditions H2T ont maintenant une vingtaine de séries à leur actif. Certaines sont publiées en version papier, les autres ne sont qu’à leur version de prépublication. En gros, notre processus est basé sur le fonctionnement du système éditorial japonais. Cet outil de prépublication est utilisé pendant que l’œuvre est en cours de production. Chapitre par chapitre. Les auteurs transmettent leur chapitre à l’éditeur qui va faire quelques corrections. Puis ça sera publié en magazine [1] selon le genre. Cela est une force des Japonais, dans un seul magazine, ils regroupent plusieurs séries du même style, pour les lecteurs intéressés par un type spécifique de manga. Le magazine est une sorte de bottin en papier recyclé et dont le but est d’être vendu au maximum. Cela permet donc pour les éditeurs de faire un suivi de la production. Mais cette forme n’est pas adaptée au marché français, car les Français sont attachés à l’objet, ainsi l’aspect jetable ne séduit pas surtout quand on sait que le livre sortira quelques semaines plus tard.

Maintenant, avec internet, on a la possibilité de découvrir des projets et de contacter directement des auteurs du monde entier, surtout que le manga est un format globalisé. On a repris le concept avec une publication chapitre par chapitre sur WeeklyComics. C’est là que tout commence avec le lectorat qui ne connaît pas forcément nos auteurs. On met les chapitres à disposition et libre au lecteur de les suivre, de les encourager, les aider dans leur histoire, car l’échange est plus direct.

Pour l’auteur, ça lui fait un feed-back, il peut orienter son histoire différemment, infléchir ce qu’il fait ou être conforté. On est donc un magazine de prépublication en numérique. Pour chaque projet, on trouve une fiche personnelle, une présentation des personnages, résumé, etc. Toutes les œuvres qu’on a publié en version reliée sont passées par cette plateforme. Et toutes les œuvres pré-publiées sur WeeklyComics sont destinées a avoir une publication reliée.

L’intérêt est double : pouvoir suivre l’avancée d’une série et c’est aussi une sorte d’avant-première. Quand une série est en plusieurs volumes, le premier tome sort et… on attend, longtemps, car la création demande un délai plus long, 6, 8 mois ou 1 an. Et on sait que le lecteur peut être impatient, ainsi avec cette offre légale, on peut acheter les chapitres déjà prêts. En plus, cela permet à l’auteur d’avancer plus sereinement dans sa production, car il se sent plus soutenu.

Dans nos œuvres papiers, on a 4 œuvres.

- Euterpe qui est dans la catégorie josei, plus mature qu’un shojo, il est ici sur le thème particulier de la musique. Ce thème, choisi par Art-Of-K, n’est pas dû au hasard, cette dernière a fait de la musique et 10 ans de conservatoire. Elle a souhaité construire son histoire autour de l’art musical du piano et d’un personnage un peu torturé. Le héros retourne dans son île natale pour s’éloigner du monde du spectacle. Il sera accueilli par une jeune furie qui ne supporte pas sa présence. On est vraiment plus sur la psychologie, il s’adresse à un public de tout âge quand même.

- Ensuite, on a un shojo, Hana no Breath de Caly. Ce manga raconte l’histoire d’amour d’une jeune fille très fleur bleue qui ne comprend pas la passion de ses amies pour le yaoi et le yuri. Pour elle, il faut un prince et une princesse. Elle va trouver son prince en la personne de Gwen, un élève de son école, beau, mignon, du club de basket, intelligent, bref parfait. Et lorsque l’héroïne, Azami, tente de faire sa déclaration, elle va tomber sur Gwen dans le vestiaire qui s’avère être une fille. L’histoire raconte un problème sociétal sérieux, mais au-delà d’une histoire d’amour entre deux filles, c’est surtout la question des sentiments. Qu’en fait-on lorsqu’ils sont là ? En l’occurrence, c’est surtout une rencontre entre deux adolescentes qui ont beaucoup à partager. La série est en plus terminée en deux tomes [2].

- En shonen, on a un registre un peu plus what the fuck (Space Duck RG), une histoire de canard qui rêve d’aller dans l’espace. On a donc vraiment la possibilité d’aller chercher des œuvres originales. L’idée est de proposer des séries hétéroclites, mais qui attirera le lecteur.

- Enfin le plus récent, Deep Scar, est un shojo difficile à classer. L’héroïne est plus âgée que la moyenne, elle a 22 ans et commence l’université. C’est ici, surtout une question d’émancipation « j’ai vécu toute ma vie à la campagne avec mes parents et je vais à la grande ville faire mes études  ». Elle va donc rencontrer des gens très différents et va pénétrer dans un monde qu’elle n’aurait jamais pu penser découvrir. C’est une remise en question constante pour elle. Il y a aussi deux beaux jeunes hommes autour d’elle, mais chacun a une personnalité bien personnelle. À eux deux, ils vont mettre en exergue des pans de la personnalité de l’héroïne, qui étaient insoupçonnés car elle est d’abord douce et simple.

Et donc, comment fonctionne note travail d’édition ? D’abord, on essaye de dénicher des talents. Il y a maintenant beaucoup de plateformes qui permettent aux auteurs de montrer leurs travaux (histoires courtes, illustrations, etc.). Après, on reçoit aussi des dossiers d’édition et selon notre impression, on contactera l’auteur.

Le dossier d’édition, c’est la carte d’identité du projet. En très peu d’éléments, on doit pouvoir comprendre vos idées, faire passer des informations. Ceux « déjà vus » sont de loin les plus nombreux et c’est normal, on est influencé quand on apprend à dessiner. Le problème est que selon la politique de la maison, ça sera pris ou non. On aura nous tendance à dire non si ça ressemble à quelque chose qu’on a déjà vu.
Dans un dossier d’édition, il faut faire ressortir un message entre les lignes, mais c’est quand même quelque chose de très scolaire. Il y a un synopsis, des fiches de personnages, quelques planches prêtes de l’œuvre proposée. Le dossier est parfois déséquilibré, faites attention, c’est important qu’il soit clair et précis. La clarté est vraiment la base de tout. On fait un manga, donc par définition c’est un style graphique simple. Ainsi, si votre dossier est anormalement complexe, on est face à un paradoxe qui ne va pas forcément nous donner envie d’aller plus loin. Cependant, il faut que votre histoire vous ressemble, que se soit personnel, c’est votre personnalité qui doit être retranscrite. Il y a aussi de tout chez les éditeurs donc il ne faut pas hésiter à postuler partout.

Une fois qu’on valide le dossier, on contacte l’auteur. On regarde ce dont il veut parler en détails. Comment on va raconter l’histoire, comment graphiquement on fait passer les émotions, etc. Le squelette de l’histoire doit être décidé en amont.

Chez nous, on met un point d’honneur à savoir jusqu’où va l’histoire. Combien de tomes et ce qui va se passer dans chacun d’eux. Les pitch sont globalement tous bons, mais il faut voir comment il sera mis en scène. Puis le squelette se décline sur un travail qu’est le story-board, c’est là où on montre si on a compris ce qu’est un manga. On y voit la force du découpage, la force du propos et des images.

Après le story-board, contrôle de l’éditeur. On regarde ce qui colle et les incohérences visuelles. On peut intervenir sur des planches et faire des suggestions. On communique alors à l’auteur nos volontés de modification. Il peut nous approuver ou non, mais doit nous expliquer son point de vu. C’est un échange constant, ce qui est différent avec les licences où les éditeurs ne sont en contact qu’avec les éditeurs japonais. L’auteur va refaire des crayonner et être plus en adéquation avec ce qu’on recherche.

Ensuite, on passe à l’encrage et on vérifie aussi que trames ressortent bien en version papier. On est donc aussi là pour apprendre aux auteurs à équilibrer leur technique de dessin pour arriver à un rendu qui soit le plus beau possible. On doit également faire attention à la zone maudite de la reliure.

Au niveau de la ligne éditoriale, on n’est pas forcément à la recherche de ce qui se vend le mieux. Il y a une grande diversité du manga français, même si par exemple le shonen, sur le dépassement de soi, est un genre très populaire. La plupart des lecteurs ont commencé par ce genre. Mais aujourd’hui, on est en capacité de produire d’autres choses.
Donc, en proportion, si on en reçoit beaucoup, on va peut-être favoriser un autre style. On met actuellement en avant des projets en destination du marché français qui est très éclectique qui peuvent toucher un public qui a été bercé par la BD franco-belge, par les comics, etc.

Enfin arrive la version reliée, en librairie, et donc la phase de la promotion de l’oeuvre. Suivie des rencontres avec les auteurs, avec les éditeurs, et ça couronne donc plusieurs mois de travail. Japan Expo et les autres conventions permettent d’entériner le travail qui a été fait et nous permet de nous concentrer sur la suite.

On peut passer maintenant à la phase de vos questions.

Question du public : Bonjour et merci pour la conférence. À titre personnel, vous faites le métier de mes rêves, j’ai articulé toutes mes études et mes expériences pour arriver à ce que vous faites. Mais je ne sais pas comment on peut rentrer dans le métier, comment contacter les personnes ? S’il vaut mieux créer sa propre boîte ? Entrer dans une maison d’édition ?
Et si vous avez des astuces pour pouvoir devenir directeur de collection dans la bande dessinée et plus précisément dans le manga ?

Mahmoud Larguem (directeur éditorial) : En gros la question c’est comment devient-on directeur de collection ? C’est délicat, en gros le manga existe en France existe depuis 15-20 ans, c’est à peu près l’âge de grandes maisons d’édition. Et les directeurs éditoriaux actuels sont des gens qui sont fans et ont participé à la naissance du phénomène depuis le début. Le directeur éditorial/de collection va mettre son empreinte, son identité et va sensiblement porter des projets. Ce n’est pas là qu’il y a le plus de turnover dans une maison d’édition. Il y a maintenant des formations pour ça, mais moi, ce n’est pas mon parcours. À la base, je suis architecte. La maison d’édition H2T a été fondée par deux personnes, moi et ma femme, qui est aussi architecte et directrice artistique des éditions H2T. On avait à l’origine un projet très personnel d’aller chercher la création et de la mettre en avant avec nos moyens numériques.
Avec le temps, ça s’est développé et on a démarré en indépendant. Puis, des opportunités se sont crées, et aujourd’hui, on a été intégré à Pika. Fatalement, ce n’est pas quelque chose qu’on a conçu dès le début.
Après, dans le manga, il n’y a pas beaucoup de maison d’édition. Il faudrait peut-être monter ta boite, ou te confronter personnellement au métier d’éditeur et voir si l’offre originale que tu vas apporter pourra entrer en symbiose avec un acteur majeur du métier du livre. Nous, c’est notre parcours. Ça n’a pas été pensé comme ça dès le début, puis une succession d’événements, de coïncidence et de concordance. Mais, nous pendant le processus de développement, on se frotte à tous les aspects du métier du livre, aussi bien technique, marketing et artistique.

Question du public : Vous aviez un gros capital de départ ?

Mahmoud Larguem (directeur éditorial) : Alors pour le coup, pas énorme. Je ne donnerai pas le montant exact, mais on est en dessous de 10.000 €.

Question du public : Je ne lis pas de manga. Une question sur la vente, sur la prépublication, est-ce que ça ne tue pas la vente papier ?

Mahmoud Larguem (directeur éditorial) : Sincèrement non. D’abord la plateforme WeeklyComics offre les chapitres à disposition, mais seul le premier est gratuit, ceux d’après sont payant. On est à des chapitres de 20-25 pages à environ 50 centimes. On est donc en moyenne à 3,50 € pour avoir en intégralité un tome. L’offre numérique correspond à 95 % du produit fini. À la publication des bonus sont rajoutés, des éléments qui n’étaient pas présent dans la version pré-publié. Donc plus que l’aspect spoiler, c’est un outil pour encourager l’auteur, qu’il gagne quelque chose pendant la phase de production et surtout faire découvrir l’oeuvre au plus grand nombre. En général, on regarde le premier chapitre et on sait tout de suite si on va aimer ou pas. Après, la version numérique reste sur la plate-forme même lorsque la version papier est sortie, donc si on découvre le premier tome papier, qu’on adore et qu’on ne veut pas attendre la suite, on peut commencer à lire la suite. Ou sinon, si on a un doute, on peut lire des chapitres en plus pour bien se fixer.
C’est une offre légale, payante et rémunératrice pour les auteurs. A priori, il n’y a pas de mauvaises interactions.

Question du public : Imaginons qu’un auteur arrive avec un très bon niveau de dessins et un scénario assez pauvre et après un autre auteur avec un bon scénario et un dessin dégueulasse, est-ce que ça vous arrive de les mettre en relation ? Est-ce possible ou il y a trop de concurrence pour perdre son temps à les lire ?

Mahmoud Larguem (directeur éditorial) : Si on a un super dessin et une histoire moisie, qu’est-ce qu’on fait ? On prend quand même, car le travail éditorial intervient à la fois sur les conseils de dessin et les conseils de scénario. Donc à moins qu’il ne soit vraiment pas capable d’écrire et qu’il veut vraiment que faire du dessin, c’est très rare – même si ça existe – on n’est donc pas spécialement appelé à marier les gens. On reçoit aussi beaucoup de scénarios, des projets écrits, et la proportion par rapport à ceux qui écrivent est assez déséquilibrée. C’est plus dure de trouver un auteur qui dessine très bien, mais qui ne raconte pas d’histoire que l’inverse.
Mais si on reçoit un scénario absolument génial qui colle à un univers qu’on a déjà publié par le passé, à un moment donné, on peut proposer pour faire une collaboration. Mais c’est vraiment spécifique et pas avec n’importe qui.
On ne s’interdit pas de faire ça, on ne s’enferme pas dans des cases, ni dans une ligne éditoriale.

Question du public : Au niveau de la promotion, maintenant que vous êtes liés à Pika et que vous vous occupez des séries occidentales, trouvez-vous qu’il y a une réelle différence entre la promotion de vos séries et celle des séries de licence ? Comment mettre en avant votre particularité, originalité ?

Mahmoud Larguem (directeur éditorial) : Il n’y a aucune différence car le postulat de base est de dire qu’on a été intégré comme maison d’édition spécialisée en création originale, c’est donc pour faire les meilleures promotions possibles. Pour tout ce qui est réseaux sociaux, le catalogue H2T n’est pas en tête des communications du catalogue Pika, on est une structure indépendante. On continue de faire notre promotion indépendante, cependant, il y a des plate-formes communes sur lesquelles on se retrouve. Exemple, dans le shojo, Pika a lancé une collection « Shojo Addict » qui se veut être un label transversal avec Pika, Nobi Nobi et H2T. Donc les éditions H2T qui ont des shojos, sont étiquetés « Shojo Addict », pourront être mis en avant.
Nous, la communication, on la fait avec les auteurs, mais aussi dans la structure interne. La partie promotion en lien avec les libraires, avec la presse, les journalistes et les événements, est assurée paritairement entre Pika et nous.

Merci beaucoup, c’était un plaisir de faire cette conférence, venez découvrir nos mangas.

Site officiel de WeeklyComics

Site officiel de la maison d’édition H2T

Page Facebook de Caly

Page Facebook de Rossella Sergi

Page Facebook de Art-Of-K

Page Facebook de Redjet

Retranscription et photos de la conférence par M.TA pour Onirik.net

[1] tel que le Jump, Weekly, Margaret

[2] La sortie officielle du tome 2 est le 16 août, cependant il était en avant-première à Japan Expo


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