Onirik
De l’inspecteur Harry à Gran Torino
Onirik -> Cinéma -> Analyses -> Dernière mise à jour : le lundi 9 mars 2009.

La phrase qui immortalisa Clint Eastwood :« I know what you’re thinking : "Did he fire six shots or only five ?" Well, to tell the truth, in all this excitement, I’ve kinda lost track myself. But being this is a 44 magnum, the most powerful handgun in the world, and would blow your head clean off, you’ve got to ask yourself one question : "Do I feel lucky ?" Well, do you, punk ? » [1] phrase qu’il prononça au début du fameux Dirty Harry (L’inspecteur Harry)... et à la fin ! Phrase répétée dans le second opus Magnum force, et à laquelle il fait déjà un clin d’oeil dans le numéro trois The enforcer (L’inspecteur ne renonce jamais)... sans oublier que, dans la quatrième aventure de Harry qu’il met lui-même en scène, lorsqu’un voleur demande : qui va m’empêcher de sortir, Clint Eastwood sort alors son arme et répond : « Smith & Wesson... and me ». [2]



Lorsque Dirty Harry sort en 1971, Hollywood milite pour la paix et l’amour en pleine révolte contre la guerre du Vietnam et la réponse est antimilitariste au possible avec des films comme Johnny s’en va-t-en guerre de Dalton Trumbo (qui a marqué toute une génération...) ou encore De l’or pour les braves de Brian G. Hutton (dans lequel Eastwood joue également) et même Un été 42 de Robert Mulligan. Les femmes revendiquent une sexualité libérée avec Klute d’Alan J. Pakula, les enfants revendiquent une sexualité libérée dans Taking off de Milos Forman, un homme revendique une sexualité libérée en se partageant entre une femme et un autre homme dans Un dimanche comme les autres de John Schesinger, et un noir revendique une sexualité libérée et aussi l’égalité des droits dans Shaft de Gordon Parks et l’on commence à nous parler des ravages de la drogue avec Panique à Needle Park de Jerry Schatzberg ou Né pour vaincre d’Ivan Passer.

Deux films vont se démarquer de façon surprenante et vont déchaîner les foudres des critiques... en fait sur le même thème, Les chiens de paille de Sam Peckinpah où Dustin Hoffman en paisible, lâche et effacé petit intellectuel va vouloir défendre un handicapé mental et prendre soudain un fusil en tirant avec... délectation sur tout ce qui bouge !, et bien évidemment Dirty Harry, qui est un flic cynique qui préfère tirer sur les méchants plutôt que de les arrêter. Les reproches les plus fréquents tournent autour du racisme, de propos et d’actes d’extrême-droite, de violence gratuite, et de justice personnelle ! En revoyant de nos jours l’un et l’autre de ces deux grands films, cela saute aux yeux qu’en fait, il s’agit de deux hommes en révolte contre la société, les conventions, et qui se libèrent du carcan d’une Amérique en pleine révolution de ses mentalités. Le sourire inquiétant de Dustin Hoffman dans le dernier plan des Chiens de paille, en dit long sur sa satisfaction d’avoir su se prouver qu’il était capable de mener une action à bien en se détachant de toutes les chaînes contraignantes, comme le dernier geste de Clint Eastwood qui nous montre Harry Callahan jetant sa plaque d’inspecteur. Pour ces deux hommes, le libre arbitre et le réveil de la conscience s’emparent d’eux et d’une façon détournée, certes, mais bien réelle, ils participent et contribuent au réveil d’une Amérique très hypocrite, embourbée dans une guerre que ces citoyens ne veulent pas, face à des inégalités sociales, raciales et sexuelles...

La même année que sort Dirty Harry, Clint Eastwood met en scène son premier film Play Misty for me (Un frisson dans la nuit), où il se donne un rôle très ambigu de séducteur à la petite semaine, disc-jockey harcelé par une femme déséquilibrée dont il aura le plus grand mal à échapper ! Ce thriller très réussi embarrasse la critique française... Il est de bon ton de dire alors que Clint Eastwood connu seulement pour sa présence physique, ses deux expressions et surtout son charisme dans les westerns spaghetti de Sergio Leone, devient en fait un cinéaste prometteur et "sensible" et qu’il n’incarne le flic raciste d’extrême droite Harry Callahan que pour mettre du beurre dans les épinards. Les critiques oublient que ce n’est pas le réalisateur Don Siegel qui a fait appel à Clint Eastwood pour interpréter Dirty Harry, mais l’inverse et que le film est bourré de contradictions tout comme l’homme. Aussi bien dans sa vie privée, ses opinions politiques ou bien sa carrière professionnelle, les choix de Clint Eastwood montrent une complexité passionnante. Élu en 1986 maire "conservateur" de l’adorable petite ville californienne de Carmel, tout le monde sait qu’il a voté Bush... mais que ses films sont truffés d’attaques contre la droite américaine, qu’il est un grand militant écologiste bien avant l’heure, qu’il est pour l’avortement, qu’il règle ses comptes avec les pratiques religieuses dans la plupart de ses films (Million Dollar Baby ou Gran Torino).

Dans cette dernière oeuvre, après avoir incarné nombre de personnages différents, nuancés, mais le plus souvent sympathique, comme s’il souhaitait revenir sur l’aspect le plus dérangeant d’une des facettes de sa personnalité, Clint Eastwood incarne un vétéran octogénaire de la guerre de Corée, introverti, isolé, raciste et asocial. Il reprend avec culot dans une période politiquement correcte, l’habit du cynique Harry Callahan en accentuant les traits figés, expression ineffable du début de sa carrière, multipliant les plans où nous l’apercevons dans cette posture bien à lui, identifiable depuis les années 60 où il en jouait dans Le bon, la brute et le truand, mais en introduisant une sorte de grognement absurde, un second degré évident qui en relève tout le sel ! Sa voiture est une Gran Torino de 1972, date de la sortie "mondiale" de Dirty Harry. Walt Kowalsky tient tête aux autorités qui veulent le faire rentrer dans le droit chemin (ici, le prêtre de la paroisse) tout comme Harry traitait ses chefs de tous les noms d’oiseau qu’il connaissait.

Devenu presque malgré lui le défenseur du quartier qui menace tous ceux qui passent avec des propos excessifs tout droit sortis de la bouche de Harry Callahan, et tire sur tout ce qui bouge, c’est une sorte de retour aux sources qu’il nous offre, comme pour nous dire," regardez-moi, le temps passe mais rien ne change vraiment", dans une sorte de nostalgie pleine de dérision. Nous sommes en fait à la fin d’une guerre que l’Amérique n’a peut-être pas vraiment voulu, nous avons besoin de secouer le carcan d’une société en pleine crise économique qui a besoin se libérer des chaînes sociales, des traditions qui nous engluent (nous sommes complices de son côté anthropologue étudiant la culture Hmong). Bien évidemment, le racisme ouvertement déclaré ici, trouve une réponse dans la connaissance de l’autre avec lequel il se sent plus d’affinités qu’il n’en éprouve pour sa propre famille. La différence avec notre cher inspecteur, c’est qu’en 1971, Harry n’est pas raciste, c’est l’Amérique qui l’est !

Reste la même violence gratuite et absurde qu’il combat, alors, est-ce que sa réaction finale sera différente ? Est-ce le moment de nous montrer que l’âge et la sagesse de Walt Kowalsky vont soudain délivrer un message d’humanité et de paix dans le monde ? Et bien... pas vraiment ! Même si la dernière action impressionnante de Gran torino est fort différente de celle de Dirty Harry, entre l’inspecteur qui jette son insigne de policier dans l’eau, et le vieux combattant qui trouve le seul moyen acceptable et astucieux pour lui de se jouer des méchants, il existe le même geste de défi final... avec en prime la chanson du générique qu’il interprète dans un attendrissant "à la manière de" qui nous rappelle le western La kermesse de l’Ouest ou jeune premier un peu effacé, il se faisait voler la vedette par l’impressionnant Lee Marvin qui grommelait le fameux et jubilatoire "I was born under a wandrin star" !

Harry Callahan et Walt Kowalsky même combat ! Le plus ironique est que Clint Eastwood lui gravit la marche "monument" du cinéma et cela, dans un film bourré d’émotion en forme de clin d’oeil à la pire face de ses talents d’acteur "populaire".

La boucle est bouclée...

[1] Je sais ce que tu penses : est-ce qu’il a tiré six coups ou seulement cinq ? A vrai dire, dans toute cette excitation, j’ai oublié de compter. Mais dis-toi bien que je tiens un 44 Magnum, l’arme la plus puissante au monde, et que je peux te pulvériser la tête. Alors, demande-toi seulement si c’est ton jour de chance. Qu’en penses-tu, enfoiré ?

[2] Smith et Wesson... et moi


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