Interview d’Eloisa James – VF

Onirik : Ce que je trouve particulièrement réussi dans vos romans, c’est le mélange de sérieux et de gravité qu’on y trouve : ainsi dans The taming of the duke, il y a des scènes très drôles mais le douloureux problème de l’alcoolisme est aussi abordé. Presque tous vos livres ont ce double aspect. Est-ce pour vous nécessaire de mélanger ainsi le douloureux et le léger ?

Eloisa James: je pense vraiment qu’il est nécessaire de mélanger ce qui est douloureux et ce qui est léger. Le lecteur quand il choisit un roman demande à voir la petite tranche de vie de quelqu’un. Et bien, une vie qui serait heureuse, belle et absolument parfaite serait, premièrement, ennuyeuse et deuxièmement l’objet de jalousie. Mais lire les évènements d’une vie dans laquelle les personnages dépassent leurs problèmes réels qui peuvent peut être rappeler ceux que le lecteur rencontre dans sa propre vie est une expérience profondément satisfaisante.

Onirik : vos livres sont souvent enrichis d’intrigues secondaires très étoffées. Ainsi l’histoire d’Esmée anime plusieurs romans de The duchess quartet ou l’histoire de Griselda dans The Essex sisters. Pourquoi accordez vous une telle importance aux personnages secondaires et comment définissez vous ceux qui vivront une intrigue secondaire.

Eloisa James : pour créer une série de livres, je dois créer tout un monde. Le problème qui se pose alors, c’est que je commence alors à m’attacher aux différents personnages et que je veux en savoir plus sur eux. Dans le cas d’Esmée, par exemple, elle est simplement devenue un personnage important en cours d’écriture. Griselda est devenue de plus en plus amusante à tel point que j’ai dû lui trouver un partenaire. Cependant je ne peux pas écrire des centaines de romans en une seule série, donc je mets fin aux relations amoureuses annexes et aux intrigues secondaires. Affair before christmas, (mon prochain livre sortant en novembre) est légèrement différent. L’intrigue secondaire comprend un personnage récurrent mais il ne tombe pas amoureux ! J’espère qu’il aura son propre roman un jour (et si vous avez lu Desperate duchess, ce personnage est le Duc de Villiers).

Onirik : il y a peu de coups de foudre dans vos romans. Les héros apprennent souvent à s’apprécier et à s’aimer en changeant beaucoup et en réfléchissant beaucoup sur eux mêmes. Est-ce que ce qui vous intéresse est justement cette évolution des personnages principaux ?

Eloisa James : oui, c’est tout à fait cela. Je ne crois pas au coup de foudre. Dans mon prochain livre, Affair before Christmas, le héros et l’héroïne sont plutôt tombés amoureux sur un coup de foudre puis se sont mariés. Le livre commence cinq ans plus tard, quand leur mariage est presque détruit. Le mariage est un affaire difficile et aimer sincèrement une autre personne est une bataille dure à gagner, je pense. L’amour véritable n’est pas basé sur les apparences mais sur le cœur et vous ne le voyez pas à la première rencontre.

Onirik : vous n’hésitez pas à décrire des personnages imparfaits : ils peuvent être égoïstes, buveurs, ambitieux… Est-ce une façon de les rendre plus humains ?

Eloisa James : pour moi, ils sont humains. Avant que je débute un récit, les personnages existent dans ma tête pendant des mois voire des années. Ils se battent, rient, mangent, agissent normalement. Ces détails peuvent ne jamais apparaître dans le livre mais j’en sais terriblement long sur chacun des personnage masculin ou féminin avant qu’ils ne soient couchés sur le papier.

Onirik : vous êtes à la fois professeur d’université à New York et écrivain. Comment trouvez vous le temps de mener de front deux carrières aussi prenantes ?

Eloisa James : être professeur est un vrai plaisir. J’enseigne Shakespeare ce que qui signifie que je disserte sur des textes et des personnes qui parlent et vivent au dix septième siècle. Cela m’apporte un plus incommensurable quand j’écris mes romans. Je parle de dialogues qui parlent souvent d’amour puisqu’il s’agit de Shakespeare et je rentre à la maison pour écrire des dialogues parlant d’amour. Le seul problème que cela pose, c’est le temps. Pour le moment je dirige le cycle d’enseignement de mon université. Cela entraîne beaucoup de paperasses administratives puisque nous avons un Master et un Doctorat. Mais j’ai un mari génial et qui m’aide beaucoup et de cette façon nous nous débrouillons !

Onirik : vous êtes une spécialiste de Shakespeare et vous faites fréquemment référence à ce grand auteur dans vos romans. Ses pièces ont elles inspiré votre choix d’écrire ? Pourriez vous choisir la période élisabéthaine comme cadre historique ?.

Eloisa James : je pense que je connais vraiment trop la période élisabéthaine pour y voir un cadre sexy. Je préfère mettre mon imagination au travail sur une période historique que j’appréhende moins bien. J’ai appris énormément de choses sur la période géorgienne en rédigeant ma nouvelle série et j’ai beaucoup apprécié.

Onirik : vous connaissez bien l’Europe et notamment l’Italie et, je crois aussi, la France. Avez vous eu déjà envie d’y situer l’un de vos romans ?

Eloisa James : Affair before Christmas commence à Paris ! J’adore Paris et j’y ai vécu pendant un an quand j’étais jeune. Nous essayons d’y retourner chaque année (nous passons trois mois à Florence, à chaque été). J’ai joint le premier paragraphe de mon nouveau livre ci-dessous :

Prologue

Saint Germain des Prés

Paris 1779,

La glace pendait des rebords des fenêtres avec un scintillement qui rappelait celui du verre, et la neige transformait les rues noires en rivières laiteuses. Observant la ville depuis le clocher de Saint germain, le duc de Fletcher pouvait voir les bougies qui éclairaient les vitrines et bien qu’ils ne puissent pas sentir l’odeur de dinde rôtie, les feuilles de houx et des baies luisantes sur les portes signalaient que tout Paris avait l’esprit tourné vers un délicieux festin de pain d’épices, de grands vins et de gâteaux glacés. Une joie intemporelle brillait dans les yeux des passants et jaillissait des rires des enfants. La magie chantait dans le joyeux carillon des cloches qui avaient commencé à sonner d’abord dans une église puis dans une autre ainsi que dans la manière dont chaque brin de gui incitait à de doux baisers.

C’était Noël à Paris et s’il n’y avait jamais eu une cité faite pour l’amour et une saison faite pour en profiter, les deux réunis étaient plus enivrantes que le plus puissant vin rouge. De fait, les philosophes avaient débattu pendant des années pour déterminer s’il était possible d’être à Paris et de ne pas tomber amoureux… si ce n’était d’une femme ravissante, c’était du son des cloches, du bon pain français, de cette pointe d’interdit qui touchait tous les cœurs même ceux des aristocrates anglais bien comme il faut. Le duc aurait répondu à cette question sans hésitation. Il avait perdu son cœur après un regard à Notre Dame, avait succombé au chant des sirènes de la délicieuse nourriture après une bouchée de pain français et était enfin, totalement et irrévocablement, tombé amoureux d’un jeune et ravissant membre du sexe opposé.

De là où se tenait Fletcher dans le clocher, le Pont Neuf enjambait la Seine dans une courbe voluptueuse et tout Paris chatoyait sous lui, une forêt de flèches et de toits couverts de neige. Chaque gargouille arborait un long nez d’argent. Notre Dame flottait majestueusement au dessus des autres flèches plus courtes et plus inquiètes, qui semblaient supplier pour obtenir l’attention de Dieu. La cathédrale ignorait de si pauvres inquiétudes, se considérant plus belle, plus pieuse, plus somptueuse que les autres. Noël, semblait-elle dire, est à moi.

Onirik : la série qui est publiée en ce moment en France est The Essex sisters et en particulier Kiss me Annabel. Vous n’avez pas hésité à faire d’elle une héroïne ambitieuse et peut être un peu antipathique au départ. Que pouvez vous nous dire d’elle et du livre qui lui est consacré?

Eloisa James : Annabelle est très ambitieuse mais c’est une ambition née du désespoir. Je pense que nous pouvons tous comprendre cela. Elle est très belle et à son époque, toutes les habitudes et les coutumes la conduisent à troquer cette beauté contre un riche époux afin qu’elle puisse entretenir ses trois sœurs sans le sou. Quand elle découvre qu’elle se retrouve marié par hasard avec un homme qu’elle pense aussi pauvre qu’une souris d’église… et bien, ce n’est pas juste ! J’aime Annabelle, et j’espère que vous aussi !

Onirik : J’ai déjà lu les derniers tomes de la série the Essex sisters mais les lecteurs français ne les connaissent pas encore. Pouvez vous nous présenter ces deux derniers ouvrages ?

Eloisa James : les deux derniers volumes sont les histoires des deux dernières soeurs Essex, Imogen et Josie. Imogen a eu quelques années très difficiles et vous le savez si vous avez lu le premier livre de la série. Ainsi cela lui prend un certain temps pour dépasser son chagrin et être prête pour retomber amoureuse mais elle le fait avec une grande joie lorsque cela arrive. Josie est l’une de mes héroïnes préférées ( bien que je suppose que je ne devrais pas désigner des favorites) et j’adore son histoire. Elle est un peu ronde, très drôle et tombe amoureuse avec toute la lucidité ironique d’une héroïne de Jane Austen. J’espère que vous l’apprécierez.

Onirik : Votre nouvelle série comportera 6 livres. La présentation que vous en faites est très séduisante ! Des « Desperate housewives » à l’époque géorgienne. Voilà qui est intriguant ! Je suis très curieuse de savoir ce que vous entendez par là ?

Eloisa James: Et bien… imaginez des duchesses mariées et dont le ménage n’est pas heureux. La période géorgienne était plus folle que celle de la régence. Les femmes voyageaient à Paris et pouvaient vivre seules. Elles avaient ouvertement des amants et des liaisons, elle menaient tout simplement une vie distrayante et décadente. C’est vraiment une série amusante.

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