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Interview de Christian Carion
Onirik -> Cinéma -> Interviews - biographies -> Dernière mise à jour : le vendredi 1er avril 2016.

Une hirondelle a fait le printemps qui fut votre premier long métrage se démarque de En mai fais ce qu’il te plait par le nombre de ses personnages.

Une Hirondelle... est un film sur la solitude d’un vieux monsieur qui cherche à transmettre et d’une femme qui est seule. Ce sont deux solitudes qui se croisent. Dans En mai fais ce qu’il te plait le groupe est le plus important. C’est la seule manière de s’en sortir. Tous les témoignages que j’ai pu récupérer sur l’exode en font mention. L’idée de solidarité domine. J’ai essayé avec le film d’être en raccord avec toutes ces informations comme celles fournies par ma mère qui est partie en famille.

Tout comme dans Joyeux Noël on observe la présence des personnages de plusieurs nationalités.

Sur le territoire Nord-Pas-de Calais se sont croisés des gens de nombreuses nationalités. Quand je faisais des recherches sur Joyeux Noël j’ai observé un monument construit à la mémoire de ceux qui sont tombés au combat. Les noms sont classés par ordre alphabétique sans distinction de leurs grades. Le premier c’est un Népalais.

Pour En mai fais ce qu’il te plaît, j’ai fait un appel au peuple. Les familles ont des histoires d’exode pour nourrir le scénario et on s’est retrouvés avec un corpus français des gens du Nord. Mais je ne voulais pas faire un film franco-français. C’est une guerre mondiale. Le Britannique s’est vite imposé très rapidement. J’ai été élevé par mon père dans un grand respect pour le peuple britannique. Si on peut semer nos blés et les récolter c’est grâce à eux. Il m’a raconté que pendant la Seconde Guerre mondiale il observait les forteresses volantes qui allaient bombarder l’Allemagne. Elles volaient en formant un V et lorsqu’elles revenaient on pouvait compter le nombre d’équipages qui étaient morts. Ils ont une nourriture dégueulasse et ils roulent à gauche, mais respect !
 [1]

L’officier britannique est un Écossais. Je voulais une cornemuse dans le film parce que j’adore la cornemuse. Il a de l’humour, du panache et va se battre jusqu’au bout.

L’immigré aurait du être Italien, puis Polonais et puis j’ai eu envie d’un Allemand. Les premières victimes du régime nazi ce sont les Allemands. Le régime a fait un nettoyage interne. 300 0000 Allemands ont cherché refuge en France, pays des droits de l’homme. Mais quelqu’un qui a fui l’Allemagne est un ennemi pour les Nazis et pour les Français, cela restait un Boche.

Comment s’est déroulée la conception du film ?

C’est un long processus. Il y a un fantasme de film au départ. Au début la première version est volontairement souvent trop explicite, trop bavarde. Ensuite il y a une phase de rétrécissement en cuisine. Pour faire une sauce, il faut réduire. On supprime les personnages ou on cherche à en dire le moins possible. Le vrai choc par rapport à la réalité c’est quand on commence à faire la préparation. Vous cherchez la réalité de ce que vous allez raconter. Le décor c’est le choc : passer du rêve à la réalité (concrètement la cave d’Albert). Vous vous heurtez à la réalité financière. On peut perdre un film à ce moment-là : c’est le moment le plus fragile. Il faut réécrire à partir de ce qu’il est possible de faire. C’est une adaptation douloureuse, mais nécessaire. Puis vient le tournage. La nouveauté c’est ce que vont apporter les acteurs.

Les dialogues ne sont plus figés. Il se dégage un sens que vous ne pouviez pas imaginer sur le papier. Il faut faire parler l’image. Puis ensuite vient le montage. Orson Welles disait : "l’éloquence du cinéma c’est le montage". C’est une nouvelle écriture qui s’installe. Autant le temps du tournage est le temps de l’addition, au montage par contre c’est le temps de la soustraction parce que le ressenti est différent.

Quand j’ai démarré le film j’ai défini une ligne directrice. Il y avait de grands espaces, des chevaux. Alors j’ai dit à mon équipe de tourner un western dans un western. Je ne savais pas qu’Ennio Morricone allait faire la musique du film.

Quelle est la différence entre l’écriture du film et la rédaction du roman ?

J’ai voulu mettre dans le bouquin ce que nous n’avons pas pu ou pas voulu mettre à l’écran. Le récit à l’écrit n’est pas le récit à l’écran. On peut donner des informations qui ne sont pas dans le film. C’est un autre plaisir. Je suis un conteur. Ma mère m’a transmis ça : ce goût du conte. C’est un plaisir de revisiter l’histoire pour la littérature.

On ne se refait pas. Je suis effectivement très visuel. J’ai besoin de voir pour croire. C’est de la déformation scénaristique. C’est vraiment une tournure d’esprit complètement différente. Je tenais à ce que ce film se tourne dans le pays de mon enfance, le Sud de l’Artois cultivé, mais qui peut aussi être sauvage. Je suis né dans un pays en cinémascope de grande profondeur de champ. J’ai essayé d’imprégner les pages du livre avec cette sensation.
Les dialogues sont ceux du film, excepté pour les scènes du roman qui ne sont pas dans le film.

Quelle est la proportion entre le conte et la réalité ?

Le personnage central (le maire joué par Olivier Gourmet) est mon grand-père maternel profondément épris de la République, de ses valeurs. Pour lui l’instruction publique c’était essentiel. Il prenait bien soin d’accueillir l’instituteur ou l’institutrice. Il leur disait : "c’est vous qui avez la clef de l’ascenseur social". L’école c’est important, les curés c’est moins important (il n’y a pas de curé dans le film). Il y était moins favorable. Il est parti sur les routes avec la Marianne sous le bras. Il s’est évertué à maintenir autour de lui avec le groupe le parfum de la République. Il a organisé un conseil municipal en plein champs. Il a vu que tout s’écroulait. Les gendarmes s’étaient enfuis, les pompiers s’étaient barrés dans le matériel roulant, les préfets n’étaient plus là. Il ne s’en est jamais remis. Il s’était senti trahi abandonné. C’est un peuple abandonné. C’était le maire Moïse avec le côté "j’emmène mon peuple sur les routes". À un moment donné mon grand-père en a eu assez. Mon grand-père en a eu assez des pertes. Les Stukas mitraillaient pour mettre la panique et ça marchait bien (il n’y avait pas d’objectif militaire). Quand les panzers les ont doublés son énergie avait disparu.

La difficulté lorsqu’on tourne sur la Seconde Guerre mondiale c’est de représenter plusieurs armées en action.

J’ai toujours rêvé de bombarder Arras. C’était lié. Les Écossais ont défendu la ville. Dans le film il n’y a aucun avion réel. Ils ont été reconstruits par ordinateur en postproduction. Créer un avion de toutes pièces, le faire voler, représenter son ombre sur le sol, cela prend 8 mois. Pendant le tournage on fait voler un drone pour les acteurs, pour que tout le monde regarde dans la même direction. Au sol on met les explosifs, pour faire comme si les balles de mitrailleuse avancent. C’était fastidieux mais passionnant à faire.

J’avais 4 panzers des vrais. Je les faisais passer un peu à gauche, un peu à droite pour faire croire qu’il y en a 60. Ils venaient de Potsdam. Matthew Rhys qui joue Percy l’officier écossais m’a dit : "C’est là qu’on fabrique les meilleurs panzers. Ce qu’il y a de bien avec les panzers c’est bien qu’ils connaissent bien la route". Je lui ai répondu : "Écoute : ici on rigole, mais quand on sera dans le Pas-de-Calais évite de mentionner cela devant les figurants. Je pense que ce genre d’humour sera moins populaire."

Comment se passe la relation avec les acteurs ?

En général, quand un film est bon c’est quand les rôles le sont également. Il n’y a pas de rôle principal, c’est collectif comme les gens sur la route.
C’est très important d’écouter les acteurs. Quand j’ai démarré Une hirondelle a fait le printemps, ma difficulté c’était de travailler avec Michel Serrault. Je réalisais mon premier film avec Michel Serrault qui était l’idole de mon père. Il m’a expliqué : "On vient de me dire que c’est ton premier film. Moi j’en ai fait 152. Je vais te dire deux ou trois choses. Tu en feras ce que tu voudras. En général, dans le scénario qu’on nous donne c’est trop écrit. Fait moi confiance. Il existe des gestes remplaçant les mots. De toute façon, on n’est pas payé à la ligne. C’est toi qui as imaginé le décor et les costumes. Mais c’est moi qui vais les porter et qui vais déambuler dans la ferme. Écoute-moi quand je te dis que je ne peux pas porter cette paire de chaussures ou je n’y crois pas dans cette cuisine."

Je suis devenu extrêmement exigeant dans la justesse des décors. Dans Une hirondelle a fait le printemps, on avait 500 photos de cuisine. On avait fait comme un élixir de tout ce qu’on avait récupéré. Pour En mai fais ce qu’il te plaît, j’avais beaucoup d’images de l’exode pour qu’on y croit.

Pour la figuration je savais qu’il fallait des gens du coin. On aurait pu tourner à l’étranger pour économiser les charges sociales, mais on y aurait perdu tellement plus. Tourner dans le Pas-de-Calais c’était tourner avec des gens du cru, participer à la mémoire de leur propre famille. J’ai fait écho à ce que me disait Serrault 15 ans auparavant : laisser les acteurs s’accaparer les personnages. On a embauché un 2° cadreur. En caméra cachée, il a filmé les gens à leur insu. Il suffit de demander à quelqu’un de dire "bonjour" pour que ce soit une catastrophe.

Quels sont les liens entre vos films et votre expérience personnelle ?

Je sors de 3 reconstitutions historiques. J’aimerais bien faire un film contemporain. En mai fait ce qu’il te plaît raconte beaucoup de choses par rapport à aujourd’hui.

À chaque fois j’ai besoin de partir d’une histoire personnelle. Une hirondelle a fait le printemps parlait de mes origines agricoles, de mes parents, du monde paysan auquel j’avais envie de rendre hommage.

Pour Joyeux Noël, je suis né sur le front de 14-18. Au labour tous les obus remontent. Les experts estiment qu’il faudra 7 siècles à tous les obus pour remonter. C’est impossible de ne pas s’intéresser à 14-18 et je suis tombé sur cette histoire de fraternisation.

L’affaire Farewell traite de la guerre froide. C’est un projet développé pour quelqu’un d’autre par mon producteur. J’avais entendu parler dans Verbatim le livre de Jacques Attali quand Mitterrand a utilisé l’affaire Farewell pour avoir un peu d’air par rapport à Ronald Reagan qui voulait l’étouffer.

En mai fais ce qu’il te plaît est dédié à ma mère pour comprendre son exode. Elle avance en âge et je voulais qu’elle puisse voir le film. Ma mère m’a accordé une espèce de label "vérité". Elle m’a autorisé à sortir le film.

L’héritage de mon grand-père. C’est un vrai débat sur ce qu’on appelle "le vivre ensemble". La République était essentielle pour le mode de vie en mai 40 sur les routes. Mon grand-père a essayé de vivre ensemble sur les routes.

Nous avons attaqué l’écriture du film il y a 3 ans. Le parallèle avec les réfugiés actuels apparaît. Les images au journal télévisé font écho au film. Un type m’a dit en avant-première : "un peu gonflé de surfer sur l’actualité". Je retrouve la même énergie chez ces gens pour s’en sortir que mes parents et grands-parents. Dans les deux cas, ce sont des gens qui n’ont pas le choix de s’en aller. Soit le ciel leur est tombé sur la tête, soit on leur a dit qu’elle allait arriver. C’est comme l’eau. Elle va finir par tomber. Ce mouvement est d’une telle puissance, d’une telle nécessité que vous ne pouvez pas l’arrêter. Ma mère disait quand on franchissait les limites du canton c’était l’aventure : l’étranger. La distance en mai 40 n’est pas le même qu’aujourd’hui. C’est l’aire géographique qui a changé.

Filmographie de Christian Carion :

Une hirondelle a fait le printemps (2001)

Inspiré d’une histoire authentique : Sandrine (Mathilde Seigner) est formatrice en informatique dans la région parisienne décide de se consacrer à l’agriculture. Après une formation, elle arrive dans le Vercors pour s’occuper d’une ferme qu’elle veut acheter au vieil Adrien (Michel Serrault).

Joyeux Noël (2005)

Durant l’hiver de 1914 les "alliés" Français et Écossais (en fait rivaux) et leurs adversaires allemands décident de procéder à une trêve de Noël.

L’Affaire Farewell (2009)

Dans les années 1980, le colonel du KGB Sergueï Grigoriev (Vladimir Vetrov dans la réalité) propose ses services aux Français, révélant le vaste réseau d’espionnage soviétique à l’Ouest.

En mai, fais ce qu’il te plaît (2015)

Mai 1940. Fuyant l’invasion allemande, les habitants d’un petit village du nord de la France partent sur les routes comme des millions d’autres Français. C’est la débâcle. Dans leur exode, ils emmènent avec eux un petit réfugié allemand. Son père, un opposant au régime nazi en fuite, le recherche et croise dans son infortune un soldat écossais. Les deux hommes vont fraterniser au cours d’une traversée d’un pays tombé à l’abandon.

[1] Il semble que le paternel de Christian Carion ait commis une erreur historique. Les Américains ne livrèrent à la Royal Air Force qu’une vingtaine de forteresses volantes. Après quelques essais et les B-17 C furent versés au Costal Command pour des missions de reconnaissance. Les B-17 qui par la suite survolèrent la France étaient américains.


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L'auteur Damien Dhondt
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