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Interview de Jean-François Parot
Onirik -> Littérature -> Interviews, bio et bibliographies -> Dernière mise à jour : le mercredi 13 février 2013.

Jean-François Parot, biographe de Nicolas Le Floch, a répondu aux questions de Damien Dhondt : passionnant !



questions de Damien Dhondt

Onirik : Comment est né Nicolas Le Floch ?

Jean-François Parot : Nicolas Le Floch est né par -10 °c un jour de neige en Bulgarie. J’étais conseiller à l’ambassade de France et pour me distraire et sur l’instigation de mon fils je me suis mis à écrire une histoire, celle d’un Breton qui monte à Paris. Nous sommes tous des admirateurs d’Alexandre Dumas et comme D’Artagnan se rend chez Monsieur de Tréville, Nicolas le Floch monte à Paris avec une lettre de recommandation pour monsieur de Sartine, lieutenant général de police.

C’est une sorte de roman d’apprentissage un peu comme les romans de Lesage [1] que j’admire beaucoup. Il est né en Bretagne et mort à Boulogne-sur-Mer. Cela a pris des proportions un peu plus grandes que prévues puisque à l’origine, c’était à usage familial. J’ai eu une ambition beaucoup plus considérable.

Il s’agit de prendre un personnage du XVIIIe siècle et par sa naissance, sa formation et ses fonctions allaient pouvoir traverser la deuxième moitié du XVIIIe. Peu à peu par ses enquêtes et par le regard porté sur les strates d’une société qui est en train de se défaire il comprend comment la situation a évolué jusqu’à ce tremblement de peuple qu’a été la Révolution Française.

Onirik : La saga se poursuivra-t-elle après 1789 ?

Jean-François Parot : Je n’en sais rien. J’écris avec un esprit qui consiste à ignorer ce qui va se passer.

En examinant les mémoires, les lettres et les ouvrages des contemporains de cette époque on comprend qu’ils ont eu le sentiment que quelque chose n’allait pas. D’ailleurs tout au début du règne de Louis XVI au moment de la guerre de Paris, il y avait une émeute qui était venue battre comme une marée furieuse sur Versailles.

Onirik : Pour le moment avec L’enquête russe nous sommes en 1782.

Jean-François Parot : Cette année-là plusieurs événements vont se dérouler. À la suite de la grande victoire de la guerre d’Indépendance des États-Unis, c’est aussi l’année où on va commencer à parler négociations, négociations qui se dérouleront jusqu’en 1783.

Mais c’est aussi le moment où le tsarévitch Paul, le fils de Catherine II, fait un tour d’Europe (le deuxième voyage) et donc on pense que le prince du Nord peut avoir une importance politique pour nous Français. On va essayer de se concilier ce futur empereur.

Par conséquent il est important qu’il garde de son séjour à Paris un bon souvenir, pour pouvoir être favorable aux conditions de la France, d’autant plus que Louis XV avait longtemps dédaigné Catherine II. Elle était très portée vers la littérature française, mais c’était un plan com comme on dirait aujourd’hui.

Mais elle n’était pas très portée vers la politique française. Elle craint son fils, elle le hait même. À certains égards elle ne sait plus avec qui elle l’a fait parce qu’il n’est vraisemblablement pas le fils de son père officiel Pierre, assassiné par les officiers de Catherine II. Lui-même voit dans sa mère la femme qui a fait assassiner son père, lui-même a des doutes sur propre filiation.

Onirik : Mais la diplomatie française cède le pas aux « opérations secrètes » au service de l’État.

Jean-François Parot : D’abord comme ambassadeur je n’ai jamais rien volé. Mais il y a toujours des hommes de l’ombre. Il s’agit d’un méchant coup que Sartine organise. C’est assez banal. La police parisienne était considérée comme étant la meilleure d’Europe. Si une personnalité étrangère visitait Paris et se faisait voler sa montre il se plaignait amèrement d’avoir été dépouillé. Évidemment le lendemain le lieutenant général de police se présentait à l’hôtel de la personnalité en question et venait lui rapporter sa montre.

On va essayer de faire la même chose avec le tsarévitch en lui rapportant un bijou, cadeau de sa femme. Ce bijou a beaucoup de valeur. Il a été vendu récemment à New York une broche avec une émeraude extraordinaire et si cette broche est perdue, Catherine II en voudra à mort à son fils et à sa belle-fille.

Onirik : Quelle est la proportion de fiction dans cet ouvrage ?

Jean-François Parot : Tout ce qui est historique est respecté. Il faut faire en sorte de réaliser un mélange harmonieux de faits réels historiques et d’intrigues policières imaginaires. Je ne prends jamais des intrigues policières que je pourrais trouver dans des actes judiciaires ou des archives de l’époque parce que cela briserait complètement mon imagination qui serait bloquée par la réalité.

Lorsque je travaille je ne fais aucun plan. Je démarre mes romans en créant un crime, en créant les personnages, en choisissant un milieu dans lequel ils ont été élevés et ensuite je suis le scribe, un auditeur qui écoute les dialogues et qui voit les choses comme s’il les voyait sur un écran. Quand ma plume se pose sur le papier c’est déjà écrit. Je n’ai jamais déchiré une feuille de papier comme on le voit dans les films.

Comme le disait Fédaud je pousse mes intrigues jusqu’à des situations tellement incroyables et auquelles on ne peut pas s’en sortir que je suis obligé de trouver quelque chose et c’est extraordinaire.

Onirik : Comment se déroule la cohabitation entre personnages historiques ou imaginaires ?

Jean-François Parot : Ce n’est pas difficile à condition que les personnages qu’ils soient imaginaires ou réels pèsent leur poids de chair et d’existence. À ce moment là ils se mettent à parler leur propre langage. J’ai souvent remarqué que sous ma plume tel ou tel personnage reprend sa manière de parler.

Au début lorsque j’ai commencé à écrire ce roman, j’avais le sentiment que les dialogues seraient quelque chose de compliqué. En fait, non. Du moment que les personnages sont bien ancrés dans une espèce de réalité imaginaire, dans l’imaginaire de la réalité, ils parlent naturellement leur propre langage.

J’ai développé un caractère exotique pour ancrer le lecteur dans un monde différent du sien. Il faut se souvenir que nous sommes un vieux peuple. Nous sommes un vieux peuple de paysans, d’artisans, d’ouvriers, de chasseurs, de guerriers. Tous ces peuples-là ont leur langage et pourquoi laisser mourir certains mots, d’expressions superbes.

Il faut bien se dire aussi qu’au XVIIIe siècle nous avons une société qui plus qu’aujourd’hui a des langages par strates et cela ne veut pas dire par exemple que les aristocrates avaient un langage très pointu. Mais les gens ayant eu vingt ans à la mort de Louis XIV, en réaction se sont mis à parler populaire et par exemple dans les romans on voit madame de Maurepas ou le maréchal de Richelieu qui de temps en temps reprennent ce parler un peu peuple de leur domaine.

Et puis il y a les personnages qui ont un langage très propre à leur état, par exemple La Paulet maîtresse de maison galante a un langage extraordinairement imagé et en plus avec des « cuirs » des erreurs dans les proverbes ou les citations qu’elle prononce. C’est une espèce de Falstaff féminin assez extraordinaire.

Dans ce roman on trouve également une princesse. C’est un personnage réel que j’ai trouvé dans les archives. J’ai utilisé cette dame qui rappelle Milady.

Au XVIIIe siècle la procédure policière se transforme. On va passer d’une période à laquelle la conviction de la culpabilité d’un accusé est établie par la torture et la question à une période où la preuve prend de l’importance.

C’est une transformation progressive de la manière de réfléchir sur les crimes qu’on voit chez Nicolas Le Floch qui devient un policier classique, chargé de recueillir des indices, d’utiliser les ressources de la science, de la médecine légale. Louis XVI supprime la question. Avant quelqu’un qui résiste à la douleur était innocent et quelqu’un qui a peur était coupable, donc on va aller vers la preuve et vers la collecte des indices.

Onirik : Comment avez-vous reconstitué l’ambiance du XVIIIe siècle ?

Jean-François Parot : Il existe des documents : des actes notariés, des contrats de mariage, l’état d’un logement à la mort de son propriétaire qui nous éclairent sur la mentalité des Français du XVIIIe siècle. C’est tout un monde qui se reconstitue brutalement sous mes yeux.

Il y a aussi les contrats d’apprentissage, les contrats concernant la construction de maisons. Nous avons les plans admirables d’hôtels particuliers, d’oeuvres d’art, la description de grands mariages royaux. Aux archives de France, on voit la signature du roi de la reine. L’encre n’est pas séchée avec de la poudre ou du sable, mais avec de la poudre d’or.

Dans ma jeunesse, j’ai eu un grand-père cinéaste, chef monteur d’Abel Gance et de Dreyer. C’était un vieux Parisien et lorsque j’avais entre cinq et quinze ans tous les dimanches, il m’amenait dans le Paris encore ancien au début des années 50. C’était un monde totalement accessible.

Dans L’énigme des Blancs-manteaux l’hiver, la glace et le froid bulgare sont très présents. Lors de mon dernier poste en Afrique je visitais le marché africain où la viande chaude et l’odeur rappelaient sans doute ce que pouvait être la Halle à Paris au XVIIIe siècle.

Onirik : Vos textes mentionnent souvent la nourriture et les recettes.

Jean-François Parot : Un diplomate est quelqu’un qui reçoit, car la politique de la casserole cela compte beaucoup. Lorsqu’on est reçu par un diplomate français, c’est pour manger une certaine cuisine. Tayllerand lorsqu’il était ambassadeur à Londres, écrivait à son ministre Ne m’envoyez pas d’instructions, envoyez-moi des chapons.

C’est vrai que la cuisine est très présente, mais parce que le XVIIIe siècle est aussi un siècle où la cuisine prend ses formes et en plus où la cuisine se démocratise. Des plats qui étaient auparavant des plats de la cour allaient dans la bourgeoisie. Il y avait aussi des plats canailles que le roi faisait dans les petits appartements de Versailles.

Une chose étonnante au cours du siècle c’est le débat si français entre l’ancienne et la nouvelle cuisine, mais dans des termes aussi étonnants qu’ils rappellent celui que nous avons eu dans les années 70 au moment où Gault & Millau lançaient le débat sur la nouvelle cuisine.

On voit des livres polémistes qui paraissent à l’époque. Dans un livre monsieur de Noblecourt dit : "je n’aime pas cette nouvelle cuisine moi, où on veut faire passer du poisson pour de la viande et de la viande pour du poisson". Mais c’est une critique qu’on retrouve dans les années 60.

Onirik : Quelle est l’essence de la diplomatie ?

Jean-François Parot : Vous savez ce qu’on disait de Talleyrand : Dut-il recevoir un coup de pied au cul, son visage n’aurait pas bougé".

Onirik : Quels sont les avantages et les inconvénients du même personnage passant de roman en roman ?

Jean-François Parot : Vous pouvez faire évoluer votre personnage. Lui aussi éprouve de la lassitude. Il constate que bien des enquêtes officielles auxquelles il est confronté se terminent souvent par des échecs ou la fuite du coupable. Les coupables ne sont pas toujours punis.

Il y a ce sentiment sans doute que la justice n’est pas toujours rendue. Il est parfois tenté par le retrait, de se retirer dans ses terres en Bretagne. Le personnage va évidemment peu à peu prendre connaissance aussi d’un certain nombre de faits sociaux.

C’est un aristocrate. Nicolas le Floch, qu’à la cour on l’appelle le marquis, est proche du roi et de la reine. Mais il est conduit dans les enquêtes qu’il mène à constater des drames, des injustices et peu à peu sa façon de voir se transforme. On le sent déjà révolutionnaire, éprouvant une hargne à l’égard de la société injuste et inégalitaire de l’Ancien Régime.

Mais il y a aussi monsieur de Noblecourt, personnage épris de sagesse et appartenant vraisemblablement à la franc-maçonnerie, qui apporte une certaine vision des choses que Nicolas n’a pas. On voit ce mouvement général de transformation d’un personnage qui peu à peu avec ses défauts et ses qualités poursuit le cours de sa vie. C’est cela qui est intéressant.

Onirik : Les enquêtes de Nicolas le Floch ont été transposées à la télévision.

Jean-François Parot : La télévision suppose une émission sur une période de temps limité et avec des quotas. Ainsi il faut une scène galante (le quota Q). Le roman est aussi l’évolution de la vie d’un homme, de sa mythologie. Tout cela disparaît au bénéfice d’une intrigue. D’autre part on transforme aussi les personnages. La Paulet (Claire Nebout) est un Falstaff féminin. Si vous la transformez en jolie femme, cela n’a plus aucun sens. Ce n’est plus la même personne.

Les quatre premières saisons ont été tirées de mes propres romans (avec des transformations bien sûr). Cela reprenait quand même la trame de mes livres. Ensuite la télévision craignait qu’il n’y ait pas suffisamment de romans à mettre en scène. Aussi ils ont décidé en attendant que j’en écrive d’autres, de prendre mes personnages et de créer des intrigues. Alors là, redevenons diplomate : c’est différent. Il y en avait un qui étaient pour le moins étranges. On voyait un mélange des chasses du comte Zaroff et de la bête du Gévaudan.

Il y a eu aussi un Sartine ridiculisé alors qu’il était plutôt sévère dans la réalité. On va recommencer le tournage d’adaptations de mes romans. En 2013 seront diffusés Le Sang des farines et Le crime de l’hôtel Saint-Florentin .

Jérôme Robart que j’ai accepté (j’avais le droit de dire s’il ne me convenait pas) est un Nicolas Le Floch vraisemblable

Onirik : Quel est l’impact des enquêtes de Nicolas Le Floch hors de France ?

Jean-François Parot : Je n’ai pas de contact avec les lecteurs sauf un Australien qui m’a écrit il y a pas très longtemps. Je sais qu’en Angleterre et en Russie cela marche très bien parce que les Russes sont très intéressés par l’Histoire de France.

L’Enquête russe va être publiée au Japon. Cela m’a frappé. Comment les Japonais peuvent-ils recevoir une histoire qui se passe au XVIIIe siècle français ? On m’a dit que les Japonais s’intéressent beaucoup à la littérature classique française. Je ne suis pas classique, mais ils ne le voient pas cela comme ça.

J’ai essayé de parler avec mon traducteur à l’époque. J’étais encore en fonction. Il a été stupéfié Stupeur et tremblements ! qu’un ambassadeur de France l’appelle et je n’arrivais pas à lui tirer grand-chose. J’ai fini par savoir que pour les Japonais Nicolas Le Floch était comme un samouraï avec des qualités de loyauté et de courage.

Site de l’auteur

[1] Alain-René Lesage (1668-1747)


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