Onirik
Rencontre avec Eric-Emmanuel Schmitt et Marie-Claude Pietragalla
Onirik -> Culture -> Interview -> Dernière mise à jour : le mercredi 25 mars 2015.

Entretien passionnant et fascinant avec deux grandes personnalités artistiques françaises



Théâtre Rive Gauche

Onirik a eu le privilège de participer à une rencontre avec Marie-Claude Pietragalla et Eric-Emmanuel Schmitt à l’occasion de leur face-à-face dans L’Elixir d’amour (retrouvez ici la chronique d’Onirik) au Théâtre Rive Gauche (dernières dates : 3-4 avril et 22 mai 2015).

D’un roman à une pièce de théâtre

L’Elixir d’amour, roman épistolaire d’Eric-Emmanuel Schmitt paru en 2014, se prêtait particulièrement à une adaptation théâtrale. Le passage d’un genre à l’autre s’est ainsi fait très naturellement pour son auteur. En effet, le texte est un échange de lettres entre deux personnages, Adam et Louise. Dans une telle correspondance, marquée par l’absence de narrateur omniscient, seule la voix des personnages se fait entendre, voix qui est le propre du théâtre. Toutefois, en passant du roman à la pièce, une dimension supplémentaire, véritable valeur ajoutée, s’installe : l’écoute.

La genèse du projet

C’est Steve Suissa, metteur en scène, qui a proposé à Eric-Emmanuel Schmitt d’être l’interprète de son propre texte. Comme il nous l’a confié avec un sourire complice, quand on lui propose un défi, il dit oui ! Le metteur en scène lui a aussi demandé quelle comédienne il imaginait dans le rôle de Louise : Marie-Claude Pietragalla a-t-il répondu. Pour la danseuse-chorégraphe, ce projet est une grande première car elle n’avait jusqu’alors jamais joué au théâtre.

Ce défi a attiré la danseuse étoile pour plusieurs raisons. Pietragalla confie être une grande lectrice et admiratrice d’Eric-Emmanuel Schmitt, La part de l’autre étant un roman qui l’a particulièrement marquée. Ils se sont rencontrés au Festival d’Avignon à l’occasion duquel Pietra présentait deux spectacles. De nature curieuse et aimant elle aussi les nouveaux défis, elle a accepté ce projet avec enthousiasme. De plus, en tant que chorégraphe, elle est fascinée par le théâtre, la poésie, les textes, auxquels elle fait appel dans ses productions. La danse, le théâtre et la musique sont ainsi des arts proches, réunis, dont seule l’expression est différente, nous explique-t-elle.

Malgré le trac devant ce défi, douceur et bienveillance ont été les mots clés du travail accompli.

Le travail de comédien

Pietragalla s’inspire de son expérience de danseuse pour son travail de comédienne : en se mettant dans l’état du personnage, alors le mouvement sera juste. Elle effectue un travail similaire pour faire passer ses émotions, son texte. Par ailleurs, le rapport avec le partenaire est très important par le dialogue, l’écoute, les silences. Le rapport au public prend aussi une place importante. En effet, il s’instaure aussi une véritable relation avec la salle par ses réactions, la qualité de son écoute, ses rires.

En ce qui concerne le placement de sa voix, l’artiste confie qu’elle avait déjà pris des cours de chant car c’est l’une de ses passions. Le travail sur la respiration est aussi assez similaire à la danse. Pour avoir vu la pièce, Pietragalla a une voix grave, posée, qui porte bien et est agréable à écouter. Elle nous confie que pourtant, quand elle était enfant, elle n’aimait pas sa voix grave qui aujourd’hui lui vaut des éloges.

Quant au travail sur la pièce, la comédienne s’est laissée guider par le metteur en scène et son partenaire, avec qui elle partage une sensibilité commune. Très critique et aimant travailler en profondeur, elle s’est beaucoup interrogée et s’est souvent remise en question, allant jusqu’à se filmer.

Pour Eric-Emmanuel Schmitt, le travail consistait en premier lieu à trouver sa voix, au premier degré. En effet, le personnage d’Adam est bien différent d’Eric-Emmanuel Schmitt qui est dans le recul et le second degré (au moins !), par son rôle d’écrivain notamment. Il fallait qu’il fasse très attention à gommer l’ironie et tout second degré. Lors de leur correspondance par exemple, Louise lui demander de chercher son exemplaire des Liaisons dangereuses (une belle édition à laquelle elle attache une valeur sentimentale). Au lieu de lire entre les lignes le message de son ancienne compagne, il va directement chercher l’ouvrage dans sa bibliothèque !

La collaboration avec le metteur en scène

Les deux comédiens ont souligné l’excellente atmosphère de travail, faite d’exigence et de bienveillance. Ils avaient toute confiance en Steve Suissa, qui est très à l’écoute des acteurs tout en étant force de proposition. Grâce à ses remarques (mais aussi grâce à ses silences), les comédiens ont réussi à trouver sobriété et justesse. Tous deux étaient très en demande car ils ont abordé le projet avec humilité, ne se considérant pas comme des acteurs expérimentés.

A propos des personnages

Les rôles sont très particuliers car les personnages ne se voient pas, ne se regardent pas, ne se touchent pas. C’est un couple qui ne peut pas se passer l’un de l’autre, qui se demande tout le temps comment faire réagir l’autre, qui anticipe ses réactions… Ce sont deux personnages touchants et attachants aux couleurs différentes.

Adam est psychanalyste. Hédoniste, gourmand, macho, il est dans le plaisir. Pour lui, sexe et amour sont deux choses différentes. Sa naïveté le rend drôle. Toutefois, derrière son rôle de mâle revendiqué, il est un grand romantique. On voit qu’il aime cette femme, qu’il ne peut en aimer une autre, mais il ne l’assumera jamais ouvertement.

A l’opposé, Louise est un personnage sur le fil du rasoir, qui est animée par un feu intérieur mais qui est dans le contrôle. Dans la douleur (qui la rend plus intelligente que lui) et dans la réflexion, elle le manipule. Dans sa vengeance s’exprime un désir de reconquête. Elle est piégée dans une idée absolutiste de l’amour, piégée car le goût de l’absolu est le goût du malheur.

Les musiques du spectacle

La musique est une des grandes passions d’Eric-Emmanuel Schmitt. C’est lui qui a choisi les extraits que l’on entend pendant le spectacle. Le thème d’amour est un tango d’Astor Piazzolla, mais interprété par des instruments classiques. Le titre de la pièce fait en partie référence à l’opéra L’Elisir d’amore de Donizetti, interprété par Placido Domingo. Enfin, lors de la scène de l’opéra, on écoute la scène de la mort d’Isolde dans le Tristan et Isolde, de Wagner, dans la version dirigée par Wilhelm Furtwängler.

Modernité de la correspondance

Eric-Emmanuel Schmitt relève le classicisme et la modernité de l’échange. Pour lui, on écrit beaucoup plus à notre époque des SMS et des mails. D’ailleurs, il nous confie prendre plaisir à composer des SMS comme des haïku. A l’époque de Laclos par exemple, les délais entre l’écriture de la lettre, sa réception puis sa réponse étaient beaucoup plus longs, ce qui imposait plus de réflexion dans la composition de celles-ci. Avec les moyens de communication actuels, nous sommes dans l’immédiateté, ce qui permet d’être dans l’humeur, dans l’émotion. Dans la pièce, on retrouve ces deux types de communication : des lettres plus posées pour lesquelles l’expéditeur prend le temps de choisir ses mots, et des messages réactifs et à vif.

Vers d’autres projets ?

Pour Eric-Emmanuel Schmitt, cette expérience de comédien reste à part dans sa vie, une parenthèse enchantée, comme il la décrit. Son souhait est de continuer à écrire, or ce sont des énergies très différentes, presque incompatibles. Il conçoit son métier d’écrivain dans le retrait : dans sa bulle, il réinvente la vie. Au contraire, être acteur, c’est s’exposer au feu du public. Il a ainsi beaucoup de mal à écrire avant de venir jouer et vit la journée comme un entonnoir vers l’instant de son entrée en scène.

En revanche, Pietragalla et Eric-Emmanuel Schmitt s’accordent à dire qu’il serait formidable de travailler ensemble sur un autre projet. Pour eux, il n’y a pas de hasard dans les rencontres. Le travail artistique est avant tout une aventure humaine, et chacun à l’envie d’aller dans l’univers de l’autre.


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