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Rencontre pour ’Invasion’ de Shahram Mokri
Onirik -> Cinéma -> Interviews - biographies -> Dernière mise à jour : le dimanche 14 octobre 2018.
le lundi 10 septembre 2018

Session de questions-réponses avec le réalisateur iranien Shahram Mokri après la projection de son film : Invasion pendant l’Etrange Festival

retranscription de Marjolaine Ta

Avertissement : cette session de questions-réponses a été faite après la projection du film Invasion, la projection du 10 septembre au Forum des Images lors de l’Etrange Festival. Elle peut donc révéler/contenir des éléments le concernant.

Le film sort au cinéma le 24 octobre 2018, on vous encourage à aller le voir.

Shahram Mokri (réalisateur) : Ça me fait vraiment plaisir de voir que vous êtes si nombreux à être restés, à avoir vu le film et à vouloir m’en parler. Je m’excuse si je m’excite un peu trop, mais depuis que je fais des courts-métrages et que je les envoie à des festivals en France, ils n’ont jamais été pris nul part. Alors, j’ai continué avec les longs-métrages, et c’est la première fois qu’ils sont montrés dans un festival français, donc ça me fait super plaisir.

Question du public : Concernant le scénario, comment avez-vous procédé ? Y a-t-il eu une cartographie des lieux ? Dans quel sens ça s’est tourné ?

Shahram Mokri (réalisateur) : J’ai une co-scénariste, Nasim Ahmadpour qui vient du théâtre, donc la façon dont on travaille ensemble est liée à ce domaine. C’est-à-dire qu’on ne s’inspire pas de lieu préalable, on fait d’abord quelque chose qui est de l’ordre d’un dispositif, d’une performance. Et c’est par la suite, une fois qu’on voit les décors que ça prend place dans un lieu donné. Il y a cependant des lieux dont on savait dès le départ, qu’il nous les faudrait coûte que coûte, par exemple un gymnase avec 4 entrées. C’était absolument nécessaire, car on n’aurait pas pu construire un tel gymnase exprès pour le déroulement. Puis je me suis adapté en fonction de la réalité du lieu. On a dû faire construire la trappe ou même les vestiaires.

Ensuite, la façon dont on procède dans l’étape du scénario. J’écris une première mouture, que j’envoie à Nasim pour qu’elle puisse faire des modifications, puis elle me le renvoie. C’est un va-et-vient, cependant, parfois elle me reproche le fait que le premier jet soit dès le départ trop rigide. Elle ne peut pas trop le modifier alors elle le dit et me le répète, il faut garder une certaine souplesse pour pouvoir l’adapter. Ainsi, tous les éléments de la construction du récit peuvent s’inscrire dans une problématique plus large et c’est donc ce que nous avons fait.

Question du public : D’abord bravo pour l’expérience cinématographique géniale, vraiment hallucinante. Ensuite, est-ce qu’il y a une dimension en rapport avec les jeux vidéo et le point de sauvegarde ? Dans l’aspect imbriqué et emboîté.

Shahram Mokri (réalisateur) : Oui je suis un grand fan de jeux vidéo et quand j’étais jeune et que je jouais, je me disais que ça serait intéressant d’enregistrer les scénettes des jeux. J’aurais aimé écrire autour de ces personnages, des décors et tout, mais ici ce qui m’a titillé, ce qui importait pour moi, c’était de limiter autant que possible les informations du récit dans le cadre et de les multiplier dans le hors champ.

Question du public : Par rapport à la mise en scène, combien de séquences avez-vous filmées et comment les avez-vous choisies ?

Shahram Mokri (réalisateur) : La phase des répétitions est une phase très sérieuse et très importante dans mon travail. On a répété pendant un mois avec tous les acteurs en dehors du décor, puis avec le décor pendant un mois. C’est quelque chose de très progressif, on répète tous ensemble sans caméra, puis on l’introduit petit à petit. D’abord une toute petite et toute légère, puis la caméra définitive. En tout cas les prises sont très peu nombreuses pour ce film-là, j’ai trois prises valables, pas plus.

C’est pour cette raison aussi que je travaille très volontiers avec des comédiens venant du théâtre, parce qu’ils n’ont pas peur d’un spectacle, d’une prise qui dure deux heures. Et c’est ce que je leur demande. Je sais qu’à la fin, une fois que ça sera vraiment rodé, je filmerai. Et si on n’arrive pas à en faire un film, ce n’est pas grave, on remboursera les billets et les gens iront voir le spectacle au théâtre. C’est vraiment un avantage qu’ils n’aient pas peur, dans les deux films [1], en dehors de Babak Karimi [2]. Les autres sont issus du théâtre iranien.

Question du public : Bravo pour ce plan-séquence impressionnant. Vous avez utilisé un gymnase où il y a des pancartes sur lesquelles il y a des silhouettes d’homme et femme barrées, interdit. Il semble y avoir une métaphore politique dans votre film, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Shahram Mokri (réalisateur) : Il y a une particularité dans la société iranienne, c’est la non-mixité de toute activité sportive, en l’occurrence les gymnases ; ils sont exclusivement masculin ou féminin, avec aucun mélange des genres possible. Pour moi, c’était quelque chose d’extrêmement intéressant de traiter d’un monde très masculin, c’est pourquoi j’ai choisi un gymnase. Ça permettait d’avoir un univers directement lié au sexe masculin et qu’il n’y ait qu’une femme qui vienne mettre le désordre. Elle bouscule les règles et fait une redistribution du jeu. C’est pourquoi, c’est un lieu qui m’a paru intéressant et d’autant plus intéressant que je voulais parler de la question du genre, de l’interdit, mais aussi mener une réflexion sur le choix du genre. Est-ce que le genre est quelque chose qui nous est donné et dans lequel on reste ou bien est-ce un choix qu’on opère au long de notre existence ?

Et il y a ce personnage féminin qui est lié au thème de la boîte de Pandore. La valise qui arrive à la fin et qui peut être tout ce qu’on veut, est liée à cette femme et à ce couple. Cette femme s’enferme dans cette boîte pour être où elle veut, et grâce à elle, elle peut échapper à la réalité. Cette boite de Pandore va être ouverte, même si elle risque de s’embraser. C’est une sorte d’ouverture qui évoque la situation du pays dans lequel on vit. Le cinéma iranien, lorsqu’il traite de questions politiques et sociales, le fait de façon très frontale et très directe, avec une forme réaliste. Pour moi, ce ne sont pas tant les faits actuels qui m’intéressaient, mais plutôt un esprit, une atmosphère, et c’est à ce titre-là que je me suis approché de l’atmosphère iranienne.

Question du public : Qu’est-ce que ça présente comme contrainte de réaliser un film dans le cadre du contexte iranien ? Avec quelles contraintes avez-vous eu besoin de composer en termes de scénario, de réalisation, de censure, financement du projet ? Est-ce que ces conditions ont influencé votre travail ?

Shahram Mokri (réalisateur) : Je ne peux parler que de la façon dont on fait des films en Iran car je n’en ai fait que là. Je n’ai pas d’autres points de repère ou de comparaison, si ça se trouve les règles sont communes. Dans mon expérience, le plus dur dans le processus de fabrication d’un film, est surtout la bureaucratie à laquelle on doit se soumettre. Il y a une phase préalable à la réalisation. Une fois qu’on a écrit le scénario, il faut l’envoyer à une commission qui doit l’approuver. Une fois que le scénario est approuvé on peut aller tourner. Une fois tourné et monté, le film doit être soumis à une autre commission qui doit le valider. Et tout ça ralentit le processus.

Pour ma part, pour ce film, on a passé les deux étapes. Le film a eu l’autorisation de la première commission du scénario, puis a eu l’approbation une fois tourné. Les ennuis ont commencé après, lorsqu’il a été sélectionné au festival de Berlin. Il a été nommé pour le prix « Teddy », qui récompense les films qui traitent du genre. Cela a éveillé des difficultés en Iran, et on a rencontré des problèmes pour sa diffusion.

Donc si je sors de cette péripétie-là, je dois dire que tous les scénaristes iraniens doivent composer avec ces restrictions. C’est aussi devenu une sorte d’excuse pour les réalisateurs afin de justifier la faiblesse de leurs films, ils relèvent les conditions dans lesquelles ils ont tourné, mais pour ma part, jusqu’à la phase de l’exploitation, je n’ai pas eu de problème. J’ai fait le film que j’ai voulu faire.

Quand on est cinéaste ou artiste et qu’on travaille dans un pays où la censure est présente, on est obligé de réfléchir et de comprendre le mode de fonctionnement de cette censure et on ne peut pas ne pas voir que c’est à double tranchant. Il y a du bon et du mauvais et quand on ne peut pas le voir, alors il y a une possibilité de se cacher derrière la censure.

Question du public : Bonsoir et merci pour ce film, mais je n’ai pas tout compris, est-ce que c’est normal ?

Shahram Mokri (réalisateur) : Oui, vous commencez à être comme moi. Je dois vous avouer que lorsqu’on est revenu à la fin du film, j’ai revu le personnage avec le bout de papier. Vous vous êtes sans doute rendu compte que ce bout de papier a un destin complexe dans ce film. Ils le reprennent, le jettent, le bougent… Je me suis dit que si un spectateur me posait une question à ce sujet, je serais obligé de vous demander alors de revoir le film pour vous souvenir de son rôle.

Je peux quand même dire quelque chose qui est très important pour moi, du moins dans la raison d’être de ce film, c’est que l’idée de départ est venue d’un spectacle traditionnel en Iran appelé le Ta’zieh [3]. C’est quelque chose d’ancestral, qui existe depuis toujours en Iran.

C’est la reconstitution d’une scène de meurtre, une scène religieuse ancienne qu’on reconstitue tous les ans. Cela se joue un peu partout, dans toutes les villes et villages iraniens. C’est un véritable jeu de rôle, pour revivre cette scène originelle, les participants se distribuent les personnages. Ils jouent la même scène, disent un texte qu’ils peuvent modifier. La réflexion qui m’a donné envie de faire le film était : est-ce que le fait de reconstituer cette scène fait qu’on développe la violence ? On la développe ou on ne fait qu’une reconstitution ?

Question du public : Il y a plusieurs références à la musique ou à la poésie. Je ne m’y connais pas trop, mais j’ai toujours entendu dire que la poésie iranienne est quelque chose d’extrêmement fort dans la culture et reconnu. Je me demandais alors s’il y avait un lien avec la répétition, la forme cyclique du film, tout comme les vers des poèmes.

Shahram Mokri (réalisateur) : En effet, la résonance existe et j’espère pouvoir m’en sortir dans la réponse que je vais vous donner. C’est assez complexe en persan pour l’expliquer, mais ce qui est dur pour moi c’est le choix des poèmes. J’ai intentionnellement choisi des poèmes venant d’un livre d’échange entre deux poètes qui avaient un rapport non d’amants, mais de maître, au sommet de son art, à disciple, un apprenant en poésie. C’est ce rapport d’ascendance qu’on retrouve dans les personnages du film, même si ce qu’ils disent sont des poèmes d’amour, adressés parfois à un destinataire non nommé. Cela peut donc être un poème divin, une transcendance, un envol. Tout thème qu’on retrouve dans le film. Ce choix a donc été fait en écho avec le film, mais également, parce qu’il s’agissait de ces deux poètes.

Par exemple, celui qui exprime le soleil qui se couche, il existe dans sa structure comme vous l’avez vu. C’est-à-dire que la même strophe est répétée avec de légères modifications. Il était donc important pour moi de choisir un poème existant et de plus, il fallait qu’il soit issu du corpus persan. Que son thème soit en rapport à la lumière et les ténèbres, mais aussi que sa forme soit une sorte de répétition avec des vers.

Question du public : Est-ce que vous imaginez tourner un troisième film avec cette contrainte de plus en plus complexe ? Et aussi, si vous avez une idée de lieu ? Car on a pu voir que Fish & Cat se passait en extérieur et là Invasion, en intérieur dans un gymnase.

Shahram Mokri (réalisateur) : La question que vous posez est celle qui me taraude depuis un moment. Je me demande si je vais remettre ça, dans quel lieu et comment je vais le faire. Je ne sais pas, il y a déjà eu beaucoup de temps écoulé entre Fish & Cat et Invasion, mais je me suis déjà posé cette question. Je cherche en quelque sorte à justifier ma propre paresse au lieu de lancer un nouveau chantier. Mais cela ne date pas de ces films, j’ai déjà fait plusieurs courts-métrages en utilisant ce procédé, en différents modes complexes. Ces idées m’ont accompagné tout le long de ma filmographie et je me pose encore la question. Je me dis que je pourrais faire un film simple, avec une histoire où les spectateurs sont contents lorsqu’ils sortent. Au lieu de saturer leur esprit avec trop d’informations, trop d’explications. Parfois, je suis un peu jaloux de ne pas pouvoir faire ce genre de film plus simple.

D’ailleurs, j’ai un ami que j’essaye vraiment de convaincre d’aller voir les Avengers. Je lui dis qu’il faut qu’il les voit, mais il me rétorque qu’il n’aime pas ce genre de film, au pire, il pourrait juste voir le meilleur pour ne pas perdre son temps. Mais moi, je veux qu’il voit tous les films sur chaque personnage, car les super-héros, c’est génial. Il m’a regardé avec un air sceptique, car je ne fais rien de ressemblant aux films de super-héros, mais c’est comme ça.

Question du public : Avez-vous utilisé l’aspect érotique du mythe vampire pour créer cette relation particulière ? Cette histoire d’amour entre Ali (le personnage principal) et Samam et sa sœur. Cela, est-il donc une illustration de l’amour du personnage ?

Shahram Mokri (réalisateur) : En fait, pour moi, la seule façon dont on peut rompre le cercle de la violence qui ne fait que se répéter, c’est l’amour. C’est pour Ali de finir par comprendre qui il aime. Donc la scène où il arrive à tirer le poignard du corps de cette fille, est le moyen pour sortir de la violence et où le film s’arrête. J’ai fait le film pour arriver à cette conclusion, à cette rupture du cercle. De ce point de vue-là, c’était très important. Et puis, il y a la question du sang, de boire le sang de l’autre, dans l’amour, notamment plus mystique, on peut aller jusqu’à ne plus en pouvoir. On peut dépasser toutes les limites par amour, et c’est ce que je voulais atteindre. Il y a une autre dimension du vampire qui m’intéressait beaucoup, c’est l’aspect transgenre. Il n’y avait pas meilleure incarnation que cette créature pour ce frère et cette sœur.

[1] avec son autre film Fish & Cat qui est aussi un film en un plan-séquence

[2] L’inspecteur qui a un problème avec sa femme

[3] désigne en Iran un genre théâtral particulier, commémorant le martyre de l’imam Husayn, qui est joué uniquement pendant le mois de mouharram et lors de l’Achoura. Le terme signifie en arabe « expression de sympathie, de deuil et de consolation » ou simplement « condoléances »


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