Onirik
La Sphère
Onirik -> Littérature -> Textes proposés -> Dernière mise à jour : le jeudi 29 septembre 2005.
Ma première Nouvelle

La guerre est normale. Sinon, pourquoi la fréquenter si souvent ? Son unique problématique réside dans le fait que les combattants demeurent presque toujours muets. Et, lorsqu’ils se mettent à parler, personne ne peut se permettre de les écouter. Parfois, un soldat de retour à la vie civile campe près d’une autoroute avec une arme, jette sa petite-amie du 7e étage ou se retranche et meurt à l’issue d’une fusillade avec les forces de l’ordre. Les médias en parlent. Les gens paraissent surpris. Ce qui est le plus frappant, c’est que seul un petit nombre passe à l’acte, alors que tant de milliers se contentent de continuer.

Une guerre produit ses cadavres, mais ne les enterre pas tous. Certains reviennent. Ce sont les pires. Traitez-les avec respect et tout ira plus ou moins bien. Dans le cas contraire, ils cessent d’être brume pour devenir fumée noire.

Mon frère s’engage en 1964 dans une unité d’élite lorsque les raids aériens sur le nord du Vietnam sont décidés. Il vient d’avoir 20 ans. Un homme, presque, mais encore un enfant. Il revient en janvier 1973 après les accords de Paris. Il est indemne. En apparence.

C’est à son retour que je remarque le changement subtil qui s’était produit en lui. Mon époux pense que le choc de la guerre... Il est différent pourtant. Qu’est ce qui m’a donné le signal d’alarme ? Son air étrange ? Ces phrases apparemment innocentes ? Ou, alors, cette odeur douceâtre et horrible qui émane de lui ?

Nous l’avons alors pris avec nous, dans notre maison si typique de celles du pays : notre demeure est en bois, de style victorien, sur deux étages. Elle est ornée de très belles décorations de bois sculpté. C’est à Key West. Key West, la belle, cité paisible hors du temps, à l’histoire tourmentée, à l’atmosphère si particulière. Pays hanté autrefois par des pirates. Ravagé par de terribles ouragans. Îles de toutes les légendes. De tous les folklores. À une certaine époque, ses habitants étaient des naufrageurs. Morceau de terre entre le rationalisme et le vaudou.

La chaleur est particulièrement vive sur les Keys l’hiver de son retour, même à la tombée de la nuit. Son sommeil est agité dès son arrivée : hurlements au coeur de la nuit. Il perd son appétit ou, plutôt, change d’appétit. Terrible envie de viande. Voracité. Il en mangeait si peu avant son exode. Et certainement pas crue.

J’éprouve un certain malaise. Je veux savoir ce qui s’était passé pendant ces dix ans d’absence. Mais, c’est difficile. L’Asie est tellement loin, comme un autre monde. La guerre. Je vois ces étendues agressives. Une forme s’approche. Indéfinie. Sans nom, sans âge. L’apparence circulaire se glisse. Dans le même moment, elle est ailleurs. Un animal, peut-être. L’unité d’élite se perd. Certains succombent : faim, chaleur, dépression, isolement, Viêt-congs. Et, la panique s’insinue au plus profond des coeurs : l’ambiance devient particulièrement suffocante. Et puis, les autres voient, ont vu. Elle les a imprégnés. Que s’est-il exactement passé ?

Nous vivons perdu dans un monde dégénéré : la corruption n’a jamais rien donné de bon. Dans un même temps, les jeunes rejettent la société, désirent se libérer des anciens tabous sexuels et aspirent à une plus grande tolérance. Revenir d’une épreuve dans une société qui perd pied, qui change, ce n’est pas évident. De plus, Alexander Cepesi, gourou d’une secte, vient d’être arrêté. Cette secte réunissait deux fois par semaines des vampires qui occupaient leur soirée à boire du sang humain et se complaire dans des orgies. Une banque de sang a été créée selon leurs besoins. Ils pouvaient s’y servir au moment où ils le désiraient. Alexander Cepesi déclarait être le descendant du célèbre comte, ce qui lui attira, bien entendu, tout le respect de ses partisans. Une nuit alors qu’ils se rendaient à la source, ils assassinèrent une jeune fille. Sa mort fit intervenir la police qui enquêta. Les recherches judiciaires menèrent jusqu’aux responsables qui furent inculpés. Je crains que ces idées de mort n’aggravent le cas de mon frère. D’autant plus que ces regroupements sont à la mode. L’imaginaire et l’inconscient collectif sont peuplés de monstres maléfiques.

De nuit. Il fuit la lumière du soleil. Il en a peur. Ne sortant plus le jour. Sa chambre aux rideaux fermés, aux fenêtres closes en permanence. Il s’enferme chez lui. Dans son tombeau. Près de sa terre. Répulsion et effroi entourent ses moindres gestes. Je sens comme une menace pour nos institutions et un trouble profond pour nos esprits. Ce danger n’a-t-il pas toujours existé ? Il se met à la théologie ésotérique. « Je cherche à découvrir l’énigme du cerveau de Dieu » , m’expliqua-t-il un soir. Son idée d’une vie après la mort devint obsession : « Le corps, simple enveloppe matérielle, se corrompt tandis que l’âme continue à vivre dans un autre monde en attendant la résurrection du Jugement Dernier. Grâce à la Rédemption, l’âme des pêcheurs peut être sauvée à condition qu’ils se repentent et, surtout, qu’ils reçoivent, avant leur mort, les derniers sacrements ». Explication chrétienne de la croyance à la mort. Il déclare souvent être littéralement une « des âmes en peine », car il n’appartient ni au monde d’ici, ni au monde de l’au-delà. Cela signifie-t-il que c’est un revenant ? Le bien ? Le mal ? Ces deux concepts ont-ils une signification ?

Elle est là : je la sens. Parfois, dans son sommeil le plus profond, il redevient lui-même : calme, serein, l’agneau qu’il aurait dû être. Je me demande si son esprit et son corps sont indûment habités par une âme mauvaise revenue du Purgatoire. Est-il un "revenant de corps" ? A-t-il une double personnalité ? Je pense qu’elle est là. Dans sa démence religieuse, il prétend qu’il existe une Bible dans la Bible : un secret bien gardé, incontestable. Mais, compréhensible par tous. Celui de la Sphère. Le médecin le juge très perturbé : il s’agirait du syndrome de Reinfeild. Ce mal pousse un homme à boire du sang humain. En a-t-il bu pour survivre ?

Son comportement change de plus en plus : possessif à l’extrême. Sa conduite se transforme rapidement : tyranisme. Son teint devient pâle. Sa force se décuple. Il se dénie de son sens moral. Son aspect physique revêt un aspect de plus en plus inquiétant. Sa résistance physique devient immense. Sa tenue se fait impeccable. Ses yeux ont une anormale fixité, comme morts, possédant néanmoins un grand pouvoir hypnotique : son regard est troublant. Il m’est impossible de lui résister. Ses sens se sont développés. Je résume intérieurement mon impression : il a l’air fou. Marginal obstiné, terrorisant la société des gens normaux.

Il se rapproche d’une des nombreuses communautés Dandy immigrées sur l’île au début des années 1960. Leur chef m’effraie. De son être émane l’aspect terrifiant de Lucifer et le charme irrésistible de Don Juan. Il est sans cesse vêtu de noir avec une longue cape, une voix suave. Son accent vient des pays de l’Est. La pâleur de son teint est sépulcrale. Toujours son envie, son besoin de chair. Ses crocs déchiquetant la nourriture.

Cet immense non-sens empire : la presse locale annonce une série d’homicides abjects qui me donnent à penser que... Les victimes ont été retrouvées éventrées, décapitées ou saignées à blanc : chosifiées. D’après la police, le meurtrier est manipulé. Le mode opératoire est invariable : les meurtres sont sadiques et d’une violence rare. Les victimes sont profanées. D’après le profileur, le tueur est d’une virulence terrible et furieuse. Ses errements psychologiques révèlent un désaveu radical de la loi morale, une jubilation perverse. L’érotisme qu’il puise dans la souffrance de sa victime va jusqu’à la jouissance la plus lugubre. Pourtant, il est impossible de s’en saisir comme s’il avait la capacité à se dématérialiser.

Le désir de nuit qui grandit de jour en jour. Le soleil le terrifie. Son état léthargique diurne est inquiétant : il s’affaiblit aux premières lueurs du jour.

D’après les spécialistes psychiatriques, l’assassin est atteint de vampirisme. C’est une perversion sexuelle dans laquelle l’agresseur saigne sa victime. Le "vampire" incarne, au gré de métamorphoses sensuelles, une incontestable vocation voluptueuse. L’histoire criminelle a d’ailleurs retenu bon nombre de "vampires" , meurtriers sadiques d’une grande monstruosité.

J’en parle à mon époux lorsqu’il rentre de son travail. Au début, il ne me prend pas au sérieux. "Laisse-le respirer un peu le temps qu’il se remette." Puis, la peur le gagne de la même manière. Une angoisse sans nom. Réaction comme s’il avait devant lui quelque chose de complètement nouveau. Quelque chose d’innommable et en face de laquelle aucune réaction normale n’est appropriée. Mon frère, belligérant banal d’un conflit violent d’où certains combattants sont revenus transformés. Terreur et abomination l’entourent. Nous le craignions. Mais il nous domine. Que fait-il ? Où va-t-il ? Des témoins l’ont vu entré dans la red district line. Les femmes le trouvent plein de grâces. Quant aux hommes ... C’est vrai : sa démarche est féline.

Ses sorties nocturnes devenaient plus longues : plus de victimes ? Sa solitude empire. Je ressens qu’il vit mal sa nouvelle condition. Dans mon esprit, deux impressions contradictoires surgissent simultanément, qui me mettent mal à l’aise. La terreur grandit. Comme ma fièvre. Les ombres sur les murs se profilent, épouvantables.

Quel est donc ce besoin de sensualité, de sexe ? Bien que d’apparence normale, mon frère recèle de terribles secrets : il parle maintenant aux animaux de l’enfer, sa vue est meilleure dans l’ombre. Il présente au même instant l’innommable contraste qui l’habite : celui d’une chair vivante associée à la pourriture cadavérique. Sa forme est humaine donc sexuée mais c’est une créature monstrueuse, hideuse et perverse. Il demeure un total étranger, dans un monde qui lui convenait. Mon frère est possédé : il dépend d’une irascible force invisible, invincible, comme un vassal dépend de sa Reine. Tout autre solution est impossible. Les esprits du trépas reviennent le hanter. Selon un vieux dicton populaire, la mort engendre la mort.

Les légendes sont-elles Réalité ? Deux folklores peuvent-ils se mélanger dans la tête d’un désaxé ? L’association de ces deux idées de nature différente est loin d’être banale. Une présence profonde, telle une existence méphistophélique, depuis la nuit des temps qui resurgit en nous. Elle constitue la forme ultime de la domination et du parasitisme. Si nos ancêtres disaient vrai ? Si les superstitions relataient la réalité ? Que sait-on de la mort ? L’Homme Moderne s’est éloigné depuis longtemps de ses profondes intuitions, ces abysses mystérieux et émotionnels qui se passent de la raison. Certaines croyances prennent justement naissance de ces régions incertaines de l’inconscient, n’en exprimant que quelques vagues mais signifiantes réminiscences.

Elle existe. Un univers de fureur pure. Elle demeure depuis la nuit des temps. Sera après l’Apocalypse. Cette puissance nous guide et nous aveugle. Nous possède et nous manipule.

Tard, une nuit d’insomnie, je me lève. Je prends la direction de la cuisine afin de me servir un verre d’eau. C’est là, sur le trajet que l’idée surgit dans mon esprit. Je vais commettre le pire pour le bien. Je suis surprise de le trouver dans son antre, les yeux clos. Je n’ai pas de plan et ne suis pas effrayée. Comme il paraît serein dans son sommeil. Je commence par l’étouffer et, grâce à un pied de chaise en guise de pieu, je lui perce le coeur. Que de dégâts ! Mon époux me retrouve dans la chambre une demi-heure plus tard. Il est troublé et trouve mon acte un peu orageux.

On m’a internée dans un asile pour avoir tué mon frère. Et cela n’a rien avoir avec la « Sale Guerre » si vous voulez mon avis. Mais, ce n’est pas si terrible. Mon amie me rend souvent visite et m’apporte du whisky en douce. Mais, je ne peux pas lui faire confiance à elle non plus. Je ne peux plus croire en personne. J’ai essayé de prévenir mon mari, mais il me croit folle. Il me cause bien du souci. Je ne prends plus mes pilules depuis plusieurs jours, tant je m’inquiète à son sujet. Il se trompait à propos du directeur. Il n’est vraiment pas gentil.

Il craint la lumière du jour.

L'auteur Cécilia
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