Onirik
nouvelle maritime triste
Onirik -> Littérature -> Textes proposés -> Dernière mise à jour : le mardi 11 janvier 2005.

Une nouvelle maritime, première publication de textes écrits dans mes jeunes années lorsque la vie était tellement compliquée... :)
- 3 pages de lecture -

Regrets

Loin, bien plus loin que ses yeux ne puissent jamais voir, l’océan s’étendait. Le rythme lancinant des vagues frappant contre la coque du navire l’apaisait. Il jeta un regard en arrière, déjà les feux de la ville s’estompaient ; désormais il était sûr d’avoir pris la bonne décision, la sensation de sérénité qui l’avait envahi confortait cette impression. Peut être demain ou dans une semaine, la douleur aurait disparu. Peut être... Le foc claqua, lentement, il se dirigea vers le winch et borda sa voile. La nuit était belle, les étoiles apparaissaient tantôt entre les nuages. La lune diffusait une auréole opalescente dont la clarté l’envoûtait. Il se laissait envahir par tout ce calme, l’étrave fendant l’océan, coupant en deux les vagues imprimait au navire entier un mouvement relaxant. Oui demain, la douleur serait partie, au pire après demain. Il vérifia sa position avec le GPS, nota sa vitesse, son cap ainsi que l’heure sur le livre de bord ; il jeta un dernier regard en arrière, le port ne représentait plus qu’un point lumineux sur la côte, durant une seconde il eût envie de pousser la barre et de rentrer chez lui, là où il avait été heureux, mais cela passa, il contempla une fois encore l’océan puis descendit dormir. Pour la première fois depuis si longtemps, le sommeil vint sans difficulté.

Lorsqu’il s’éveilla, le bateau gîtait beaucoup, trop même à son goût, il enfila un short et sortit. Le froid le saisit, la température avait bien chuté de cinq ou six degrés, en tout cas le vent avait forci et le monocoque fendait les eaux à la belle vitesse de 11 nœuds. Les voiles étaient trop bordées, une fois mieux réglées, le navire repris une gîte plus raisonnable. A l’est les premières lueurs de l’aube apparaissaient. Au loin, à l’horizon, un triangle d’eau reflétait un soleil encore caché derrière la courbure de la terre, puis un rayon vint éclairer la proue, et bientôt le cercle lumineux sortit majestueusement des flots, inondant l’océan dont toutes les vagues devinrent en un instant des millions de petits soleils. La journée serait belle. D’un regard il embrasa l’océan tout entier, la terre était désormais trop loin pour qu’il puisse la voir. A perte de vue il ne pouvait voir que de l’eau. Cette constatation, lui fit un peu peur, mais le calme qu’il ressentait, submergea cette peur matinale. Tourné vers le soleil, il laissait l’astre réchauffer doucement son visage, il pouvait presque le voir bien que ses yeux fussent fermés. Sur ses pupilles, un cercle rouge se dessinait au travers de ses paupières, une larme se format au coin de son œil droit, lentement elle roula le long de sa joue, effleura son menton et au terme d’une chute silencieuse, s’écrasa sur le pont avec un bruit étouffé. Il ouvrit les yeux ; peut être ce soir la douleur aurait disparu... Il jeta un rapide coup d’œil autour du bateau pour vérifier que rien ne venait couper sa route, il ne distingua que de l’eau ; aussi, il descendit et se dirigea vers la seconde cabine. Celle-ci contenait uniquement des boîtes de conserve, de toute façon il était seul sur le navire, alors il pouvait utiliser l’espace comme il l’entendait. Il prit une boite au hasard, puis se dirigea vers la cuisine, enfin, le coin où était accroché le réchaud à gaz. Il fouilla les trois tiroirs de la « cuisine », mais il n’y découvrit pas d’ouvre-boîtes. La pensée qu’il n’avait que des conserves à manger et pas d’ouvre-boîtes le fit sourire, puis son sourire s’élargit encore et il se mit à rire à gorge déployé, son regard tomba alors sur l’alliance qu’il portait encore à la main gauche et son rire s’étouffa dans un sanglot. Après avoir massacré la boîte avec son couteau suisse, il sortit sur le pont, son assiette pleine d’un plat italien quelconque. C’était des pâtes avec une sauce à base de tomates mais pousser plus avant son investigation culinaire ne l’intéressait pas. De toute façon il allait manger des pâtes au petit déjeuner, et à sa connaissance, les cannellonis ne sont pas plus indiqués que les raviolis à cette occasion. Il pensa un instant allumer la radio, pour entendre les informations, mais il se ravisa. Durant tant d’années, il avait accompli machinalement ce geste, alors que tout ce qu’il souhaitait était de manger ses pâtes tranquille, loin de tout, loin de tous... Au loin le ciel s’assombrissait, des nuages menaçants s’amoncelaient un peu à l’est de sa route. Il descendit faire le point et consulta sa carte. De retour sur le pont il infléchît sa course de vingt degrés vers l’ouest, cela lui permettrait probablement d’éviter le cœur de l’orage. La mer avait revêtu une couleur plus sombre, plus inquiétante, la houle avait forcit et désormais l’étrave escaladait des vagues de quatre mètres, avant de s’écraser, de l’autre côté projetant de l’écume de part et d’autre du navire. Il se saisit d’un harnais, l’enfila et l’assura à la ligne de vie tribord, puis se dirigea vers le mat. Il affala la voile suffisamment pour prendre trois riz. Deux riz auraient sûrement suffi mais il préférait pêcher par excès de prudence que de casser son mât au beau milieu de nulle part. Le bateau escalada une vague de près de cinq mètres, il se stabilisa au sommet puis lentement bascula. Ses pieds au fil de la chute de l’étrave se décollèrent du pont, il se cramponna au mât, levant les yeux vers la prochaine vague qui décidément était bien trop proche. La houle longue et paisible de l’océan sous l’effet du vent résultant de l’orage sur le point d’éclater, avait brusquement changé, les vagues venaient désormais de plusieurs directions à la fois, le navire s’en retrouvait ballotté d’un bord sur l’autre sans qu’on ne put réellement anticiper le mouvement. Lentement il lâcha le mât, et plié en deux il se dirigea vers la barre. Il manqua à deux reprises de tomber à l’eau, mais il se rattrapa de justesse à chaque fois. Le tachymètre indiquait 17 nœuds. Il ne pensait pas pouvoir aller aussi vite avec un monocoque. Il réduit le foc et attendit avec anxiété la première goutte de pluie. Il redoutait le premier éclair, s’il n’avait pas de chance, son bateau pouvait éclater comme une coquille de noix. La pluie lui assurerait de ne pas connaître cette fin, enfin il l’espérait. Devant lui l’étrave se soulevait pour passer une vague qui faisait plutôt penser à un immeuble. Une nouvelle fois le bateau bascula lentement d’abord puis de plus en plus vite, mais au lieu de retomber dans le creux entre deux vagues, l’étrave se planta dans la vague suivante. Il distingua nettement l’avant du navire disparaître dans la vague, puis il ferma les yeux s’agrippant à la barre à roue comme un damné. L’eau le submergea, le tira en arrière, mais il tint bon et lorsque le bateau ressorti de l’autre côté de la vague, il était toujours dessus. La mer ne l’avait pas pris... Le tonnerre retentit, un éclair zébra le ciel tout près, puis la pluie se mit à tomber. Quelques gouttes s’écrasèrent mollement sur le pont puis bientôt la pluie fût telle qu’il ne voyait plus qu’à quelques mètres, en fait, il ne distinguait plus l’avant du bateau. Il sentit le navire s’élever de nouveau, bien que le spectacle fut passionnant, il se précipita à l’intérieur, ses pieds eurent à peine touché le sol du carré qu’à nouveau il entra en lévitation. Le plafond se rapprocha très vite de sa tête. Il tomba assommé.

Lentement, il prit conscience du clapotis des vagues, du bruit feutré des voiles, des bouts geignant doucement sous la tension exercée par le vent, de sa position allongée, d’une désagréable impression d’humidité, mais surtout de sa faim ; il ouvrit les yeux. Dans le carré, une fine pellicule d’eau, était répartie, sans doute l’eau provenait-elle du passage sous-marin du navire. A la réflexion il fut étonné de ne pas avoir coulé. Ses vêtements étaient encore mouillés, il constata amusé qu’il portait toujours son ciré ainsi que son harnais. De l’ouverture donnant sur le pont se déversait un flot de lumière. Il se mit debout, souleva une dalle du plancher et constata que les fonds étaient pleins d’eau. Il posa la dalle sur la table et se dirigea vers l’escalier. Le ciel était superbe, pas un nuage à l’horizon. Il enleva son ciré, et l’accrocha entre deux chandeliers pour qu’il sèche puis il étendit également son pull. Lentement il se dirigea vers l’étrave, il inspecta son navire mais celui-ci n’avait apparemment pas souffert de la tempête. Il passa sa main dans ses cheveux et grimaça de douleur, il avait une belle bosse au sommet du crâne. La coque n’avait pas de trou visible, il supposa qu’elle était donc intacte, en effet si elle avait eu un trou sous la ligne de flottaison, il était vraisemblable qu’à l’heure actuelle il serve de nourriture aux poissons. Cette pensée n’était pas drôle et pourtant un léger sourire se dessina sur son visage. Il se dirigea vers la barre, souleva le banc tribord, se saisit d’une manivelle et commença à actionner la pompe à main. Son estomac se rappela à son souvenir, mais il voulait rejeter toute l’eau d’où elle venait, avant de satisfaire sa faim. Il lui fallut près d’une heure pour pomper toute l’eau, son bras lui faisait mal mais cette sensation n’était pas désagréable, au contraire elle lui rappelait de bons souvenirs. Dans sa jeunesse, il avait fait pas mal de sport mais peu à peu il avait arrêté sans réellement s’en rendre compte. Cela ne lui avait pas vraiment manqué ; après son mariage, il était devenu difficile de sortir plusieurs soirs par semaine et de toute façon il n’en avait jamais ressenti ni le besoin, ni l’envie. Les quatre premières années de son mariage furent probablement les plus heureuses de sa vie. Les souvenirs se bousculaient dans sa tête, tous ces sourires échangés, ces "je t’aime" murmurés, tous ces rires partagés, ... Ses yeux s’embrumèrent de nouveau. Il rangea la manivelle, referma le banc et descendit prendre une boîte de conserve. Peut être demain ... Il avait quelque peu perdu la notion du temps, il ne mangeait plus qu’une fois par jour, et vu la quantité de boîtes de conserves qui lui restait, il pensait avoir pris la mer depuis deux ou trois semaines. Sa barbe avait beaucoup poussé, il avait envisagé de se raser, mais une pub lui était revenu à l’esprit, apparemment on se rase pour les autres, alors pour l’heure il n’avait pas besoin d’exposer une peau fragilisée par la lame au sel environnant. Deux ou trois jours avant, il ne savait plus bien, il s’était mis à chanter, il était assis au pied du mât, scrutant l’océan, hypnotisé par les vagues, lorsqu’il avait commencé à fredonner. Le son de sa voie l’avait surpris, il avait même eu un peu peur. Il avait alors réalisé combien il était seul perdu au milieu d’un océan dont la puissance ne s’était manifestée jusqu’alors qu’à deux reprises, enfermés avec ses souvenirs, ses regrets, cette douleur lancinante qui accompagnait chacune de ses pensées, chacun de ses actes. L’océan, l’apaisait, bien sûr, depuis toujours il avait été fasciné par la mer, le vent, les forces mises en jeu entre ces éléments, il pensait que sa misérable tristesse, serait broyée, anéantie par cette nature si belle ; peut être demain la douleur serait-elle partie...

Depuis deux jours, il n’avait plus à manger, ce matin il avait retourné toute la cabine à la recherche de quelque boîte de conserve magique pouvant le nourrir pendant les deux semaines nécessaires pour rejoindre la côte. Il avait essayé de pêcher mais il n’avait rien attrapé, il pensait à ces milliers de poissons, cachés sous cette étendue infinie, il pensait à une entrecôte saignante bordée de frite. Ces pensées le faisaient saliver, lorsqu’il s’en aperçut, il se souvint de l’homme qu’il avait été, de sa femme, de son travail, de l’enfant qu’ils avaient voulu, des petites joie indescriptibles qui font qu’au terme de sa vie on peut regarder la mort en souriant, en se disant j’ai vécu, j’ai été aimé... Il se leva lentement, la tête lui tournait dès qu’il n’était plus allongé, il se dirigea vers le pied du mât, s’adossa à celui-ci et contempla l’océan. Le soleil avait brûlé sa peau, ses yeux, son âme. Il se laissa baigner dans la chaleur, le clapotis des vagues depuis son départ lui était devenu familier, mais aujourd’hui il appréciait ce doux chant, bercé par les mouvements du navire, il laissa son esprit s’échapper, remonter le temps une fois de plus ; tant de souvenirs, tant de bonheur, tant d’épreuves traversées, tant de souffrance. Il se sentait fatigué, usé, il savait qu’il allait mourir mais au fond peut être l’avait-il su dès son départ. Il tourna son alliance autour de son doigt, cette bague avait été la première et la seule qu’il n’eut jamais portée, il ne s’était jamais résolu à l’enlever, encore moins à la jeter, quelque part il était heureux de partir avec. Demain la souffrance aurait disparu, à tout jamais, et, peut être, mais il n’en était pas sûr les regrets s’estomperaient aussi, peut être...

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